[qodef_dropcaps type= »normal » color= »RED » background_color= » »]L[/qodef_dropcaps]es écologues en chambre ne nous intéressent pas. Nous leur préférons les vrais travailleurs, ceux qui y étant nés, ou bien s’y étant installés, savent au moins une chose : qu’à la terre on ne ment pas.
Je me souviens d’un cours de marketing lors de mes lointaines études. On nous y enseigna la pyramide de Maslow pour nous expliquer les ambitions de notre société : que chacun parvienne à s’extraire des besoins primaires (se nourrir, se loger, se vêtir…) vers des besoins d’accomplissement de soi. Cela passe bien entendu par la consommation d’objets et de loisirs plus que par la quête intérieure et spirituelle – de quoi justifier nos futurs postes de publicitaires ! Cette théorie fonctionne à merveille depuis la fin de la seconde guerre mondiale où il a fallu nourrir vite et pas cher des millions d’Européens affamés. La chimie et les grosses machines ont donc fait irruption dans les campagnes ; les gens des banques sont venus expliquer aux paysans qu’eux aussi pouvaient prendre le train de la modernité.
Je me souviens du visage d’un homme, un paysan pleurant sa fierté perdue : son crédit était en train de l’anéantir – il ne comprenait pas comment il avait pu rompre avec des générations de sobriété, de savoir-faire, de bon sens. C’était dans le documentaire « Adieu paysans ».
En quelques décennies, les agriculteurs ont perdu leur autonomie : clients serviles de la lourde industrie phytosanitaire, fournisseurs asservis de la grande distribution, ils sont méprisés par les consommateurs qui leur demandent du pas cher et leur en reprochent les conséquences : augmentation des maladies, épuisement des sols, pollution des eaux. Tout cela pourquoi ? Au nom du stupide « pouvoir d’achat » qui n’est rien d’autre qu’une arme de destruction des emplois et de l’environnement, afin que des millions de consommateurs puissent accéder au haut de la pyramide : s’acheter des écrans de toutes les tailles.
Au cœur de l’été, j’entends seulement les moteurs des grosses moissonneuses batteuses mais plus aucune voix humaine.
En 2015, selon la MSA (Mutualité sociale agricole), 30% des agriculteurs gagnaient moins de 354€ par mois. On peut imaginer que la mauvaise année 2016 n’a pas arrangé les choses. Beaucoup de ces hommes et de ces femmes ont perdu foi en leur métier, les campagnes se sont vidées – au cœur de l’été, j’entends seulement les moteurs des grosses moissonneuses batteuses mais plus aucune voix humaine.
Je produis des légumes en circuit court depuis 2 ans. On m’a reproché parfois au marché le prix de mes tomates sans se rendre compte que c’est mon travail – physique, solitaire, entier, complexe – qui est méprisé : production des plants et valorisation de mon « savoir-faire » (expérimentation et choix des variétés), préparation du sol, plantation, irrigation et fertilisation, taille et tuteurage, gestion des ravageurs ou maladies si nécessaire (chez moi traitements naturels et le plus possible en préventif), récolte, temps de vente, stockage et pertes… Sans parler des charges de structure : amortissement de mes tunnels, frais de livraison, maté- riel de marché, etc.
Il est temps de redonner des lettres de noblesse à notre « pouvoir » d’achat : celui de pouvoir fournir à sa famille une nourriture saine, locale, payée le prix juste pour que des paysans puissent continuer de peupler nos campagnes, vivre de leur métier et retrouver leur honneur perdu. Car sans eux, c’est nous qui sommes perdus, une tablette électronique ne se mange pas.





