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Licorice Pizza : reservoir flop

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Publié le

10 janvier 2022

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Sous prétexte de teen movie en apesanteur, Paul Thomas Anderson nous refait le coup de l’Amérique-pays de tous les possibles, sur fond de choc pétrolier. Où Licorice Pizza élève le bidon à hauteur de super-tanker.
licorice pizza

Premier mystère de 2022 : un film informe ne racontant à peu près rien fait l’unanimité de la critique enamourée : Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson. En 1973, dans la banlieue de Los Angeles, un adolescent acteur de 15 ans, en léger surpoids mais baratineur et sûr de lui, Gary (Cooper Hoffman, formidable) rencontre une fille tartouille et sans qualité de deux fois son âge, Alana (la chanteuse Alana Haim, aussi quelconque que son rôle). Le beau déclare sa flamme à la belle, et il faudra 2h13 de projets entrepreneuriaux divers menés en commun avec d’autres gamins, pour que le couple se forme sur un baiser feu d’artifices. En bref, l’Autobus à l’impériale, cette vieille série anglaise pour enfants, revu par Ayn Rand avec promesse de puberté.

Partant de ce mince argument, le film est rempli à ras bord de scènes interminables n’évoluant vers rien de discernable, et coupées souvent net. Le spectateur est condamné à subir ce qui ressemble à une longue suite de digressions qui feraient l’économie de toute résolution. S’y multiplient les allusions cryptées à la sous-culture US des seventies, censée nous captiver par essence. Le Rêve américain perd sa majuscule pour se confondre avec un rêve de romance peuplé d’adultes grotesques traités comme des figures carrolliennes dans une ambiance d’entertainment bâtard. Pour compliquer les choses, le film s’inspire de personnages réels, certains conservant leur propre nom (tel le coiffeur cocaïné compagnon de Barbara Streisand ou le politicien dans le placard). Nous pourrions faire nôtre une réplique d’Alana/Alice assommée au restaurant par la logorrhée de Sean Penn/le Lièvre de Mars et Tom Waits/le Chapelier fou : «  D’accord, mais vous parlez de quoi ? ». Bonne question.

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On peut voir dans Licorice Pizza l’apothéose d’une seconde manière absconse et (t)rouée qui ferait suite, depuis The Master, à la choralité performative lourdingue des débuts de Paul Thomas Anderson (le summum en restant Magnolia, l’un des pires films des années 90). Après le stade choral, le stade canal dont Licorice Pizza est un bon exemple, avec ses flux narratifs raboutés sans rime ni raison, ses métaphores de tuyauteries siphonnées dès la première scène, et la valeur d’échange qu’on y prête à chaque liquide non-corporel, eau ou pétrole. Le point aveugle sur lequel se bâtit ce qui tient lieu d’intrigue est, comme Phantom tread, la sexualité. Mais cette fois-ci, plus de sublimation dans la création de tenues grand luxe ; le commerce de gadgets érotisés est là pour pallier la frustration des héros empêchés, lui par sa jeunesse, elle par sa névrose familiale (la smala étouffante difficile à congédier renvoyant à Un couple idéal, beau film mineur de Robert Altman). Autrement dit, le matelas à eau, par les espèces qu’il va pourvoir, vaut bien la chose, repoussée aux calendes grecques.

Pendant qu’on ne fricote pas, on gagne de l’argent, et Licorice Pizza est un film sur la réussite, en affaires et en amour, la première menant à la seconde. Le physique atypique des personnages n’est à cet égard qu’un leurre, les losers sont des renards qui ont bien appris la leçon de base : « Le client a toujours raison », et son annexe, les mauvais coups se font en douce (voir le final de la partie Bradley Cooper). Sous ses allures laidback (osons les anglicismes, c’est  l’occasion), Paul Thomas Anderson fomente une machine de guerre qui vante l’Amérique, le charisme originel de ses premiers de cordée, et sa capacité à rebondir sur l’avanie d’un choc pétrolier comme sur un matelas aqueux (cf le redéploiement vers les flippers). C’est une véritable ode aux public relations, cette diabolique invention du neveu de Freud, Edward Bernays, rattachée œdipement au héros par le biais de sa mère absente. Bon sang ne saurait mentir, et Gary est promis à un devenir-Kane (comme par hasard, le pseudonyme de sa bien-aimée). Tout Américain peut réussir, Paul Thomas Anderson nous l’affirme en lissant les désagréments sur la route de ses aspirants winners.

Tout Américain peut réussir, Paul Thomas Anderson nous l’affirme en lissant les désagréments sur la route de ses aspirants winners

D’où un film sans réel enjeu où rien ne prête vraiment à conséquence (un peu comme le bizarroïde Vous avez dit dingues ?, pioché encore chez Altman, moins la folie, la méchanceté et l’éparpillement foisonnant). Le contentement général de Licorice Pizza se fissure à peine de plans presque photogrammes rompant soudain le flux (ainsi Alana qui se remet du renvoi de son premier soupirant, assise sur un macadam fendu). Un quelconque mantra américain à la « juste fais le » donne l’impulsion des courses répétées et filmées à coups de travelling latéraux si possible accompagnées de tubes synchrones. Les personnages maigrement développés ne sont pas soumis aux aléas, ils les contournent commodément grâce aux ellipses. Chez Anderson, les embardées sont calculées pour aller droit au but : le happy end feel good de la teen romance mondialisée déguisée en art et essai follement personnel de Grand Maître enfin reconnu. Jusqu’au titre incompréhensible à la Reservoir dogs qui pose à la cerise tongue in cheek sans rapport avec la choucroute.

Après le parfaitement superfétatoire West Side Story, on mesure l’empreinte du soft-power américain devant l’extase que procure Licorice Pizza, sa brillance superficielle, son mélange interchangeable de faux et de vrai, sa façon sournoise de recycler en les antidatant les thèmes du moment : appropriation culturelle, violences policières, tout-un-tas-de-phobies (homo/mocho/grosso). Reconnaissons un seul talent à Anderson : celui d’avoir caché l’image publicitaire dans le tapis, et d’avoir conduit benoîtement les spectateurs/sectateurs de la critique à révéler leur seconde nature de VRP pour matelas creux ou pizza aigre-douce.


Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson, avec Alana Haim, Cooper Hoffman, Bradley Cooper, 2h13, en salles depuis le 5 janvier

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