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L’Inconomiste – Appauvrissez-vous : vive la dette !

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Publié le

21 juillet 2021

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C’est un travers bien contemporain que de considérer la dette sous son strict aspect monétaire. L’essai d’Hubert de Vauplane vient à point nommé pour redonner au sujet l’amplitude qu’il mérite et interroger les travers d’une époque qui refuse toute forme d’endettement.
Dettes

Que l’on évoque la dette des ménages ou la dette publique, on ne l’envisage souvent que sous l’angle des simples relations économiques, donnant raison à Marx, qui dans le Manifeste du parti communiste, critiquait ainsi la bourgeoisie : « Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l’homme féodal à ses “supérieurs naturels”, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du “paiement au comptant”. Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste ».

La dette fait partie de la condition humaine

Rétablir le caractère multiple et profondément humain de la dette est l’ambition de l’essai que publie Hubert de Vauplane (éditions Première partie). Sous le titre provocateur Endettez-vous ! qui répond par-delà les siècles à l’exhortation bourgeoise de Guizot Enrichissez-vous !, l’auteur, avocat associé dans un cabinet d’affaires américain et professeur associé à Sciences Po, remet en perspective la notion de dette en montrant qu’elle fait partie de la condition humaine.

Lire aussi : L’Inconomiste – Plaidoyer pour L’État stratège

Nous sommes ontologiquement débiteurs, d’abord par rapport à Dieu qui nous a créés et nous a rachetés par la Croix de la dette du péché. « Car le salaire du péché, c’est la mort ; mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle en Jésus-Christ notre Seigneur », dit saint Paul (Rm, VI, 23). Reconnaître la dette du péché est le préalable indispensable pour s’ouvrir à la miséricorde de Dieu et accueillir son salut. C’est vrai d’un point de vue individuel comme collectif car le péché originel est cette dette collective de l’humanité pécheresse à l’endroit de son créateur pour avoir troublé l’harmonie du cosmos par la démesure infinie du péché. 

Dans ce contexte, on comprend que Nietzsche ait voulu affranchir l’humanité de cette culpabilité ontologique qui pèse sur l’homme. Dans la Généalogie de la morale que cite Vauplane, Nietzsche considère que l’athéisme « libèrerait l’humanité de toute obligation envers son origine, sa causa prima » de sorte qu’il ferait advenir une « seconde innocence » marquée par l’absence de toute culpabilité mais aussi de toute forme de reconnaissance. « Nos fautes sont des dettes contractées ici et payables ailleurs, écrit à juste titre Hugo. L’athéisme n’est autre chose qu’un essai de déclaration d’insolvabilité ».

Sans dette, plus de reconnaissance, mais des repentances

C’est cette prétention prométhéenne et illusoire qui guide l’homme contemporain. D’abord par l’instauration, à l’époque moderne, de droits subjectifs totalement déconnectés de toute forme de contrepartie. Et de citer Simone Weil qui dans son introduction de L’Enracinement affirme que l’obligation précède le droit : « La notion d’obligation l’emporte sur celle de droit, qui lui est subordonnée et relative. Un droit n’est pas efficace en lui-même, mais seulement par l’obligation à laquelle il correspond ». Or, tout le travers de l’idéologie des droits de l’homme consiste à conférer à l’individu abstrait des droits absolus en dehors de toute obligation sociale. Burke avait déjà stigmatisé cette dérive dans ses Réflexions sur la Révolution de France : « Le gouvernement des hommes n’est pas établi en vertu de droits naturels qui peuvent exister et existent en effet indépendamment de lui ; et qui, dans cet état d’abstraction, présentent beaucoup plus de clarté et approchent bien plus de la perfection : mais c’est justement cette perfection abstraite qui fait leur défaut pratique ».

La dette est humaine, la dette est saine, la dette permet la miséricorde. Dette envers Dieu et dette envers l’homme croissent d’ailleurs de pair

Ensuite, l’homme contemporain oblitère la notion de reconnaissance, corollaire indispensable de ce qui est reçu en pur don. « L’individu qui vient au monde dans une ‘civilisation’, explique Charles Maurras dans Mes idées politiques, trouve incomparablement plus qu’il n’apporte. Une disproportion qu’il faut appeler infinie s’est établie entre la propre valeur de chaque individu et l’accumulation des valeurs au milieu desquelles il surgit […] Inventez le calcul différentiel ou le vaccin de la rage, soyez Claude Bernard, Copernic ou Marco Polo, jamais vous ne paierez ce que vous leur devez au premier laboureur ni à celui qui fréta la première nef. À plus forte raison, le premier individu venu et, comme on dit, l’Individu, doit-il être nommé le plus insolvable des êtres ».

C’est parce que notre époque ne veut plus se reconnaître débiteur insolvable à l’égard du passé qu’elle tend, en retour, à le criminaliser. C’est l’origine de ces fameuses repentances par lesquelles nous souhaitons nous racheter une virginité collective en chargeant nos ancêtres de tous les maux. Nous supprimons nos propres dettes en faisant table rase du passé pour mieux ensuite lui imputer toute forme de maux dont nous souhaitons nous exonérer puisque nous ne sommes plus ses héritiers, ayant rompu la chaîne de la dette historique. Sans aller jusqu’à cette conclusion, l’auteur pose la question de la repentance.

Pour une dette juste

Par ailleurs, sans dette, plus de remise de dette, individuelle (le droit de grâce) ou collective (ces fameux jubilés qui ponctuaient l’histoire des Hébreux dans l’ancienne Alliance). La dette est humaine, la dette est saine, la dette permet la miséricorde. Dette envers Dieu et dette envers l’homme croissent d’ailleurs de pair selon Nietzsche : « Le sentiment de la dette envers l’humanité n’a cessé de croître pendant des milliers d’années, toujours dans la même proportion où l’idée de Dieu et le sentiment de la divinité ont grandi et se sont développés sur la terre ».

Lire aussi : L’Inconomiste – Au-delà de l’offre et de la demande : le juste prix

Le drame de notre époque est de réduire la dette à sa stricte expression monétaire. C’est le travers de l’idéologie libérale et de son pendant marxiste que dénonce tous deux Hubert de Vauplane. « Une troisième voie semble pourtant possible, poursuit-il, non pas un juste milieu entre l’approche néomarxiste et l’approche purement libérale, mais une voie qui conçoit la dette comme une combinaison entre la justice commutative et la justice distributive » d’Aristote en visant le bien commun de la société, selon l’approche de Wilhelm Röpke ainsi que celle que développent John Milbank et Adrian Pabst dans La Politique de la vertu (DDB, 2018) quand ils évoquent le « passage du capitalisme de marché dit libre à la justice économique et à la réciprocité ». La réintégration du don dans l’économie et la remise en perspective de la dette comme élément structurant des relations sociales sont la clé pour sortir d’un débat stérile. « Oublier que l’homme est un être endetté, conclut Vauplane, c’est occulter une partie de la nature humaine ».

S’agissant enfin de la dette monétaire, l’auteur montre qu’elle doit être appréhendée par rapport au contexte économique global. D’une manière générale, l’endettement doit servir l’investissement et non la consommation courante : « Alors que cet endettement était concentré sur l’investissement pour les entreprises depuis la Révolution industrielle, l’avènement de la société de consommation a largement démocratisé le phénomène du crédit. L’endettement de nos sociétés modernes a pour objectif les dépenses de plaisir ou de confort, et non l’investissement », ce qui peut se comprendre dans une société en fort développement où les revenus de la croissance permettent de couvrir les emprunts, comme au cours des Trente Glorieuses, mais n’est plus admissible dès lors que l’on s’endette sans perspective de pouvoir un jour rembourser nos dettes en léguant un fardeau toujours plus lourd aux générations futures. Comme jadis la question du juste prix (voir L’Incorrect, juin 2021) avait passionné la scolastique médiévale, la question de la juste dette devrait aujourd’hui former la trame de nos débats.

Endettez-vous ! Plaidoyer pour une juste dette de Hubert de Vauplane
Première Partie, 344 p., 19 €

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