Symbole de la liberté d’expression, Salman Rushdie coupe le monde en deux. Dans une grande partie de l’aire musulmane, singulièrement dans sa partie indo-iranienne, le romancier est vu comme un ennemi mortel, un impie, un athée, un apostat. En cause, ses fameux Versets sataniques. Selon Rushdie, Mahomet aurait prononcé un discours soufflé par Satan intitulé « sourate de l’Étoile », dans lequel il appelait à la réconciliation avec les païens arabes de son temps et leurs trois déesses préislamiques al-Lat, al-Uzza et Manât. Cet épisode rappelé par le grand historien sunnite du IXe siècle Tabari, sur lequel Salman Rushdie s’appuie dans son œuvre de fiction, ne figure pas dans le Coran actuel dont il a été expurgé.
Si les questions du contexte coranique et des commentaires qui peuvent en être faits sont passionnants, elles ne nous intéressent au fond que peu dans le cas qui nous occupe. L’œuvre de Salman Rushdie, qu’on l’estime appartenir à la grande littérature ou pas, a été jugée suffisamment irrévérencieuse et menaçante pour s’attirer les foudres de la quasi-totalité du monde musulman, l’Iran par l’intermédiaire de l’ayatollah Khomeiny qui le condamna à mort en 1989, symbole du rôle l’ancienne Perse dans la résurgence du djihadisme des quarante dernières années.
L’attaque subie par Salman Rushdie nous commande donc de prendre la mesure de la dangerosité du projet porté par la théocratie musulmane
Théocratie nationaliste, l’Iran des mollahs a exporté les principes politiques portés par sa révolution. Présentée comme le triomphe des valeurs démocratiques, donc occidentales, sur la monarchie tyrannique du Shah Reza Pahlavi – marquée par le népotisme, la corruption et la répression brutale des opposants politiques – la révolution iranienne fut pourtant l’avènement d’une eschatologie musulmane jamais démentie depuis: « l’établissement du gouvernement de Dieu ». Le monde chiite réussissait là où les Frères musulmans avaient échoué. Ce modèle iranien a été suivi dans le monde sunnite, tout comme le Hezbollah fut une grande influence pour tous les mouvements terroristes de cet espace civilisationnel.
L’attaque subie par Salman Rushdie nous commande donc de prendre la mesure de la dangerosité du projet porté par la théocratie musulmane, à commencer par l’Afghanistan et le Pakistan dont les dérives sectaires font l’objet d’une satire dans les Versets Sataniques. Ces « gouvernements de Dieu » en place ou en cours de constitution, ne reconnaissent pas véritablement de frontières, le royaume de l’éternel s’affranchissant allègrement des règles édictées par les hommes. La spécificité de cette fatwa, jamais annulée, est qu’elle a été édictée par un chef religieux doté de pouvoirs temporels sur un immense État du Moyen-Orient. Pour l’Iran des ayatollahs ou l’État islamique, qui ne sont opposés que dans le cadre d’une lutte hégémonique, Salman Rushdie doit mourir.
Qu’il soit citoyen britannique ou qu’il réside aux États-Unis n’y peut rien changer, aucune loi temporelle ne pouvant contredire la sentence religieuse pour apostasie. Il est donc inquiétant que quelques voix, à l’extrême gauche et ailleurs, ne trouvent pas grand-chose à redire à la manifestation de la tyrannie de la violence musulmane qu’a été cette énième attaque contre un homme libre. Attaque qui se joue de nos lois, denos souverainetés nationales et des principes les plus universels. C’est à l’imagination et à la fiction littéraire que les islamistes s’en prennent, à l’art du roman qui est né chez nous en Europe. Savoir que tant de nos concitoyens se réjouissent d’une telle ignominie, ou l’excusent en évoquant le caractère « controversé » des écrits de Salman Rushdie, devrait nous révolter. Rien ne saurait nous laisser fléchir face à l’inflexibilité de l’Iran, surtout pas la petite musique des intérêts égoïstes.





