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L’Occident a encore frappé

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Publié le

4 mars 2022

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« Nos envoyés spéciaux ont tourné ce matin cette scène bouleversante, d’une petite fille ukrainienne barricadée dans un théâtre de Lviv, qui a interprété – en français – la chanson Vois sur ton chemin – issu du film Les Choristes…Christophe Barratier, réalisateur du film, est avec nous en parler… »
RT

C’était hier, dans l’émission L’Heure des Pros. Pascal Praud affiche une mine de circonstance, comme il se doit. Barratier – sorte de mélange entre Aymeric Caron et Philippe Candeloro, est évidemment bouleversé. Il en profite au passage pour glisser qu’il a co-écrit la chanson et qu’il a été « jusqu’aux Oscars » pour la défendre. On ne voit pas le rapport. L’indécence de ces types qui profitent d’une tragédie humaine pour se faire mousser se paiera sûrement très chère au Jugement Dernier, mais passons. Ce qui nous intéresse ici, c’est le traitement de l’information : ces images qu’on croirait mises en scène ont l’air tout droit sorties d’un film de propagande soviétique. Tout est réuni pour faire pleurer la ménagère française : la fillette à nattes blondes, la référence à un film français patrimonial, le réalisateur à tête d’épagneul. Dans le même moment, la chaîne RT France se voit obligée de fermer ses portes brusquement, interdite de diffusion sur une décision collégiale – et illégale – de l’Union Européenne. Privée également de la plupart de ses réseaux sociaux, sauf sur Twitter où elle « existe encore au grand dam de Cédric O », (secrétaire d’état au numérique), nous prévient un site spécialisé.

Lire aussi : L’Ukraine et la droite française : péché d’orgueil et politique de faiblesse

RT France c’était un média « complet », qui avait ses studios à Boulogne-Billancourt, ses journalistes avec leur carte de presse, ses caméramans, ses maquilleuses, ses rédacteurs en chef, ses producteurs, ses community managers… tous français pour la plupart. Et qui ferme ses portes du jour au lendemain en dépit des accord juridiques passés avec les instances audiovisuelles hexagonales (dont l’Arcom – ex-CSA). Le CSA, par ailleurs, qui n’avait jusque-là jamais inquiété la chaîne : se sachant observée de près, RT France menait une politique éditoriale plutôt scrupuleuse sur l’objectivité. Certes il s’agissait d’un média d’état, piloté de loin par le Kremlin, mais ses journalistes étaient tous français et pétris de ce genre d’idéaux qu’on vous apprend ici dans les écoles dédiées – ce que les autres médias oublient souvent de dire, préférant sans doute faire passer les salariés de RT France pour d’ombrageux séides de l’oligarchie poutinienne.

Un « soft power », donc, mais comme le sont à peu près tous les médias implantés dans des pays étrangers. Avec des éléments de langage, oui, mais comme toutes les chaînes de télévision (il paraît que ça s’appelle une « ligne éditoriale »). Mais cherchant à faire son travail le mieux possible au nom du sacro-saint « pluralisme » des médias, clé de voûte de la démocratie défendue par l’Occident. L’Occident, ou plutôt l’Occidentisme, qui montre depuis quelque temps qu’en matière de liberté d’expression et de pensée unique, il n’a aucune leçon à donner aux dictatures. Schizophrène au dernier degré, l’Europe, dont le Parlement avait voté en 2020 une résolution pour « ré-affirmer la liberté des médias face à des contexte d’abus et d’attaques de journalistes »… et qui aujourd’hui s’abat comme un glaive et fait fermer en quelques jours une chaîne de télévision entière. Il faut dire que la narration officielle sur la guerre en Ukraine s’est mise en place très vite avec ses légendes militaires livrées clé-en-main (la désormais fameuse séquence de l’île aux Serpents) et ses condamnations arbitraires, sans équivoque (celle des journalistes de RT France).

Schizophrène au dernier degré, l’Europe, dont le Parlement avait voté en 2020 une résolution pour « ré-affirmer la liberté des médias face à des contexte d’abus et d’attaques de journalistes »

Pourtant, on devrait pouvoir évidemment condamner avec fermeté cette offensive russe (ce que nous faisons à 100%) tout en tempérant notre enthousiasme sur le gouvernement Zelensky, corrompu jusqu’à l’os – et sur sa politique vis-à-vis des minorités pro-russes. On devrait pouvoir privilégier la nuance, tout simplement. Un mot qui semble définitivement rayé des dictionnaires depuis que Twitter est devenu le moyen d’expression privilégié des politiques et des badauds, les uns s’assimilant peu à peu aux autres par le biais d’une terrible dégénérescence intellectuelle. Après deux ans d’obligation à la pensée unique sur la crise sanitaire et les moyens de la traiter, l’Occident continue de montrer son vrai visage, enfin décomplexé : celui d’une puissance supra-étatique autoritaire qui n’admet pas la contradiction et qui puise sa force coercitive dans une sanctuarisation de sa parole (et donc de ses médias) officiels, aidée en cela par les tech-entreprises toujours plus intrusives. Le symbole cuisant de cet état de fait, c’est probablement l’application Tous Anti-COVID qui s’est récemment dorée… d’un drapeau ukrainien. Là encore, quel est le rapport ?

Mais ce qui frappe le plus, c’est sans doute la complicité du monde journalistique : pas une voix qui ne s’élève pour défendre la liberté d’expression, au contraire, c’est le déchaînement : une ventrée de commentaires goguenards, moqueurs, d’insultes à peine déguisées. Au Canard Enchaîné, qui chaque semaine s’aligne un peu plus sur le discours du gouvernement, on salue presque la décision à demi-mots, évoquant des « journalistes » soigneusement placés entre guillemets, ironisant sur les soi-disant experts invités par la chaîne (ne pas être rigoureusement atlantiste vous priverait donc subitement de votre expertise). Tout en qualifiant quelques pages plus tard, sous la plume de l’imparable Anne-Sophie Mercier, Volodymyr Zelensky de « sérieux et vaillant résistant à l’envahisseur ». On a connu le Canard un peu moins partial… en réalité, mise à part une défense discrète de la part du SNJ, c’est la profession presqu’entière qui semble muselée, trop ravie d’engraisser à peu de frais les rouages du camp de bien. Et tant pis si au passage une centaine de journalistes se retrouvent sur le carreau du jour au lendemain.

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