On peut dater son début des écrits d’Onomacrite, qui fut une sorte de compilateur de récits orphiques et disait parler au nom du Roi des Poètes lui-même. L’orphisme serait apparu non en Grèce véritablement mais sur l’île de Samothrace, au VIe siècle avant notre ère : donc influencée par la pensée indo-européenne et orientale qui infusait alors cette partie de la Méditerranée. On estime sa fin près de 1 000 ans plus tard, dans le sillage des mouvements néo-pythagoriciens, ce qui en fait l’un des cultes secrets les plus étendus dans le temps.
Cette longévité incroyable ajoute encore à son mystère : comment ce mouvement dissident, cryptique, souvent moqué par les penseurs et les tragédiens de son époque (Aristophane et Platon en tête) a-t-il pu embrasser une aussi longue période tout en conservant le noyau de son intégrité initiatique ? Car l’orphisme, avant d’être une pensée, est un culte à mystère qui prônait, outre le végétarisme et la métempsycose, auxquelles on l’a trop souvent résumé, une réelle tentative de sortir de la prison cosmique par le salut.
Contre la cité grecque
Le philosophe italien Gianni Carchia, venu du marxisme et de l’anthropologie politique de Pierre Clastres, propose un éclairage inédit. Si beaucoup de penseurs ont théorisé l’orphisme comme matrice du christianisme – Blanchot, Erwin Rohde ou Marcel Detienne pour ne citer que les plus connus – Carchia se propose d’aller plus loin en montrant comment l’orphisme a opposé à la civilisation grecque classique, d’inspiration homérique puis tragique, une pensée transverse, sorte de dissidence patiente qui aurait contribué à la lente transformation du substrat social, anthropologique et même législatif de la polis grecque, annonçant déjà la cité médiévale en lieu et place de la cité athénienne. Selon lui l’orphisme n’est pas un simple culte alternatif à la religion olympienne, mais un chaînon manquant entre le mythe et la gnose.
L’orphisme, avant d’être une pensée, est un culte à mystère qui prônait, outre le végétarisme et la métempsycose, auxquelles on l’a trop souvent résumé, une réelle tentative de sortir de la prison cosmique par le salut
Si le mythe demeure une structure de réification et d’affirmation du mondain, c’est-à-dire de la sédentarisation des peuples et de leurs pratiques agricoles cultualisées, la doctrine orphique permet précisément de s’en échapper, en opposant au mythe un « mythe de la fin du mythe ». Car « l’orphisme dissout le mythe en poésie » et s’élève contre la tradition de la séparation primordiale qui structure la cosmogonie olympienne. En effet, la cosmogonie orphique est basée sur un dualisme premier, d’un côté la Plénitude et de l’autre l’Eros, c’est-à-dire l’amour compris comme volonté liminaire du monde à s’auto-concevoir. C’est ici qu’intervient la notion de salut, tout à fait nouvelle dans un monde qui jusque-là entérinait la séparation
L’antiquité est une erreur
« Toute l’Antiquité me paraît avoir été une profonde erreur », dira Foucault dans son ultime entretien en 1984. Ce pourrait être l’épigraphe de l’ouvrage : Carchia insiste sur le fait que le classicisme grec porte en germe l’aporie des systèmes européens du XXe siècle, et que l’orphisme en fut une tentative d’ouverture et de libération. L’orphisme est politique par essence, car il s’oppose précisément au coagulat de la polis grecque. Selon Carchia, « la privation d’âme a été le prix à payer pour entrer dans la temporalité historique du progrès » et elle a commencé dès la sédentarisation des tribus du néolithique pour trouver son apogée dans le système sacrificiel de la civilisation hellène.
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La tragédie n’a jamais été qu’un moyen de justifier par l’émotion et la représentation le caractère fondamentalement prédateur de la démocratie athénienne : ce chant du bouc (tragos ôidé) était un moyen de conserver la plasticité du mythe à l’intérieur de la polis, de faire un moyen de circulation à cette « comédie de l’innocence que se donne la meute égalitaire » pour reprendre les termes de Julien Coupat dans sa belle préface au livre de Carchia. C’est pourquoi l’orphisme apparaît plus que jamais comme le syndrome d’une destitution de cette civilisation naissante, un moyen de décadenasser la dialectique tragique dans laquelle allait se constituer une grande part du monde occidental, de réconcilier Apollon et Dionysos et surclasser la sécularisation du mythe dans laquelle nos épouvantes convergent encore.

La Tempête, 142 p., 10 €





