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Luc-Olivier d’Algange, histoire d’une âme

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Publié le

28 octobre 2020

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Luc-Olivier d’Algange, co-fondateur avec F.J. Ossang de la revue Cée, écrivain polymorphe et inspiré, publie aux éditions de L’Harmattan, dans l’excellente collection Théôria, un recueil de textes, L’âme secrète de l’Europe. Entretien avec un intempestif.
Sans titre

Quelle est cette âme secrète de l’Europe qui donne son titre à votre livre ?

Il n’est rien de plus difficile à définir qu’une âme. Un livre n’y suffit, ni plusieurs. Cependant nous pouvons dire ce qu’elle est, non en soi, mais par ses aspects, ses miroitements, sa splendeur. Comme le temps, dont parle Saint Augustin, dont chacun d’entre nous sait ce qu’il est tant qu’il ne cherche point à le définir ; comme la lumière qui donne à voir, tout en demeurant invisible – mais qui donne tant à voir qu’enfin nous ne voyons plus qu’elle à travers les choses qu’elle nous révèle, l’âme secrète de l’Europe nous apparaît. De leurs dieux, les Grecs du temps d’Empédocle disaient qu’ils étaient « ceux qui apparaissent ». Le génie de l’Europe, son âme, nous apparaît dans les œuvres et dans les fleuves, l’Ilisos du matin profond platonicien, le Rhin des filles du feu, aimées de Nerval et d’Apollinaire, la Garonne dont « la rive exacte » exhaussa le vertige Hölderlin, le Tage, où, par un soir de brume reviendra Dom Sébastien.

Les fleuves, comme les livres, disent beaucoup de l’Histoire et des légendes des hommes qui vécurent sur leurs rives. Il y eut ainsi, comme des scintillements de lumière sur l’eau, de belles épiphanies européennes, qui se sont perpétuées jusqu’à nous dans le secret. Si crépusculaires que soient nos temps, ils détiennent la mémoire de l’aurore. Voyez comme les grands songes passent à travers le temps. La Diotime de Platon revit dans la Diotima qu’évoque Hölderlin dans son Hypérion, puis dans la Diotime du grand roman de Musil, L’Homme sans qualités. Saint-John Perse ravive Pindare. Paul Valéry ressuscite les Géorgiques de Virgile. S’il fallait une représentation de cette âme secrète, c’est dans le cours des syllabes d’or dont Virgile composa son Enéide que nous la trouverions sous l’apparence du bouclier de Vulcain, entre le sensible et l’intelligible.

Notre temps n’est plus un temps perdu, mais un temps détruit. Nos contemporains oscillent entre le reniement et les commémorations absurdes

Si, comme votre réponse le suggère, la littérature permet la transmission de cette âme « aurorale », que dire de notre époque ?

Notre temps n’est plus un temps perdu, mais un temps détruit. Nos contemporains oscillent entre le reniement et les commémorations absurdes. Entre le lynchage de notre statuaire, les censures grotesques, dignes du juge Pinard, qui naguère fit interdire Flaubert et Baudelaire, et la panthéonisation du couple Rimbaud-Verlaine, le passé n’est plus qu’une boutique d’accessoires pour le spectacle moderne dûment planifié. Sans tourner à quelque aigreur conspirationniste, telle que s’en abreuvent, avec un optimisme étrange, ces benêts qui voient le monde un peu à la ressemblance d’un roman d’Eugène Sue, avec de méchants tireurs de ficelles, force est de reconnaître que cette destruction est planifiée. Je reviens souvent à cette distinction, que faisait Vladimir Jankélevitch, entre les « hommes de la réminiscence » et les « hommes de la planification », sa préférence, comme la mienne, allant, bien sûr, aux premiers. Les temps sont venus de perdre magnifiquement notre temps en songes et ressouvenirs, afin de nous ouvrir à d’autre temps, en ressac, dans le triple mouvement de la vague.

Remarquons en passant que la civilisation européenne est menacée de disparaître dans ce temps détruit, par suicide, bien plus que par la poussée des barbares – qui ne font que rappeler que la nature a horreur du vide. Ce ne sont ni les forces ni les lois qui manquent mais l’esprit des forces et des lois. Il me revient ce propos d’André Breton : « Suicide est un mot mal fait, ce qui tue n’est pas identique à ce qui est tué ». Les renégats, les planificateurs, les uniformisateurs, les adeptes de la table rase, quand bien même ils s’évertuent, avec leurs plus déplorables alliés, à nuire à la civilisation dont ils sont issus, et sans laquelle ils ne pourraient sans doute pas survivre, s’en prennent à ce qui n’est pas eux, à ce qu’ils ne peuvent plus comprendre, l’entendement et le nerf leur faisant défaut.

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À la gratitude qui honore ce qui est plus grand que soi s’oppose le ressentiment narcissique. À cet égard, notre époque risque fort de n’être plus même crépusculaire… Aux crépuscules et aux aurores de l’âme – qui sont des variations chromatiques, des coalescences de lumière et d’ombre – le projet moderne voudra maintenant substituer la lumière scialytique, sans ombre portée, des salles d’opération : là où nous serons tenus, devant des bouches masquées, à servir d’expérimentation à l’on ne sait quelles lubies « trans-humanistes ». Cependant le réel persiste, dans la nature, qui est l’empreinte visible de l’invisible, et dans nos cités inspiratrices qui n’ont point encore été ravagées… Rien ne nous interdit véritablement, sinon quelque stupeur collective, de faire, à l’exemple de Tanizaki, l’éloge de l’ombre et d’aller vers les grands ensoleillements de l’âme odysséenne.

Vous évoquez dans votre livre l’importance des Maîtres dont vous liez la disparition à la tyrannie.

Nous devons tout à nos bons maîtres. Sans eux, sans la révérence que nous leur gardons, la moindre tyrannie nous soumettrait. La vanité moderne, qui inventa cette sorte d’oxymore « penser par soi-même » nous livre au règne du « managérial », le mot étant aussi laid que la chose. En vérité, et en beauté, nous ne pensons jamais par nous-même, mais par intercession. La pensée est, par étymologie, la juste pesée, expérience analogique. Nous sommes avant tout, corps, âme et esprit, des instruments de perception. Les bons maîtres nous délivrent du triste sort de n’être que des épigones livrés à la redite des lieux communs.

Fomentons des révoltes de la Merveille, celle qui advient lorsque nous nous approchons des lieux sacrés, des buissons ardents où le monde, soudain, cesse d’être insignifiant, insolite ou désolé. Le Graal perdu est le Graal trouvé.

J’ai eu la chance de connaître un peu Raymond Abellio, Henry Montaigu et Gustave Thibon, et d’être leur contemporain – mais il y a aussi de bons maîtres dans la nuit des temps, voire des maîtres anonymes : ceux qui écrivirent, par exemple, sur les feuilles d’or à Pharsale, et d’autres maîtres encore, des musiciens, tels que Couperin et Ravel qui nous apprennent à écrire avec des mots comme ils écrivirent avec des notes françaises ; ou d’autres encore, ciels et prairies, forêts et fontaines, escadres d’oiseaux marins dans les hauteurs, nervures des feuilles et des pierres, dont nous voudrions bien, en écrivant un poème, plagier l’émouvante présence pure.

Vous déplorez l’arasement du monde mais votre écriture est pourtant placée sous le signe de l’admiration, de l’émerveillement.

L’admiration est une science exacte. Elle est la preuve de la contemplation qui tant nous manque par ces temps affairés : c’est la preuve par les neuf Muses, comme disait Jean Cocteau. Ayons à nos côtés, pour ardentes alliées, toutes les Muses, saluons tous nos dieux, jusqu’à la gloire du Christ-Roi ! Évitons, tant qu’il est possible, le confort du nihilisme mondain. Fomentons des révoltes de la Merveille, celle qui advient lorsque nous nous approchons des lieux sacrés, des buissons ardents où le monde, soudain, cesse d’être insignifiant, insolite ou désolé. Le Graal perdu est le Graal trouvé.

Propos recueillis par Rémi Lélian

L’âme secrète de l’Europe de Luc-Olivier d’Algange
L’Harmattan, 368 p., 38€

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