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Mai 68 : une révolution anti-culturelle

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Publié le

27 mai 2018

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@DR

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Le 68 français ne fut que la queue de comète d’une révolution littéraire et artistique née bien plus avant dans la contre-culture américaine.

 

Comme toute révolution, Mai 68 est en retard sur son temps et sur son contexte socio-culturel: une révolution qui éclôt, c’est toujours sur un terreau déjà nécrosé : la révolution possède cet aspect morbide, presque fétichiste si l’on estime que l’Histoire produit tour à tour des faits et des mythes, sans que l’un et l’autre soient parfaitement différenciés par leurs modes d’émergence versatiles. On a tout dit sur Mai 68 : l’étrange revirement situationniste, la transformation de ses édiles en icônes glapissantes du libertarisme libéral le plus éhonté et le plus veule, l’ingénierie sociale dont on la soupçonne d’être le produit: pas besoin d’être complotiste pour savoir que toute révolution digé- rée par l’histoire n’est pas tant le fait d’un peuple que d’un système. Mai 68 a en effet occulté très vite la lutte des classes pour opposer à la soi-disant inertie du gaullisme une volonté immanente de faire table rase des colifichets de la France post-coloniale. Et pourtant, elle n’en est que la continuation la plus certaine et la plus vile, mais à travers le prisme d’un mondialisme désormais débridé et adoubé par l’Empire du Bien, l’OTAN et son califat technocratique, le complexe militaro-industriel sorti triomphant de la Seconde Guerre Civile Européenne et avide de voir le Vieux Contient définitivement enterré sous la pseudo-fronde d’une armée d’étudiants marxisés dans les grandes lignes.

Mai 68 a en effet occulté très vite la lutte des classes pour opposer à la soi-disant inertie du gaullisme une volonté immanente de faire table rase des colifichets de la France post-coloniale

Toute révolution culturelle est une révolution anti-culturelle : à partir du moment où le mot culture est évoqué et souligné, on peut déjà être certain que celle-ci ne sera qu’une fragile pinata captive des soubresauts de l’Histoire des Puissances. On a décapité nos rois et tordu nos monarchies comme des serpillières afin de leur faire cracher leurs derniers relents de probité chrétienne, pour n’en conserver que des spectres décatis et les faire converser sans fin avec les momies des totalitarismes lé- gaux: Communisme et Capitalisme. Dans Enfance et Histoire, Agamben insiste sur le fait qu’une révolution n’est pas destinée à renverser un système mais à féconder un nouveau type de temporalité : la révolution libertaire de Mai 68 ne s’inscrit pas dans la causalité des hommes et du temps hégélien mais dans un temps d’après la chute, dévaluant le temps du Mythe, puis celui de l’Histoire, pour inventer un temps du jeu pur et créer ainsi ce temps fétichisé de l’Éternel Enfant. Comme le rappelle Debord dans un texte écrit alors que l’autogestion de Boumediene est sabordée en Algérie, il faut expliquer aux masses ce qu’elles font. La révolution est un appareil rhétorique de l’après qui sert avant tout à circonvenir un processus collatéral. Le peuple ne fait jamais ce qu’il pense, il est, dans un monde capitaliste, un organe de soutien et de maintien de celui-ci, qu’il soit pour ou contre.

 

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C’est peut-être en considérant son environnement culturel, en particulier dans le domaine de l’imaginaire, que l’on comprend à quel point Mai 68 n’est pas grand chose si ce n’est l’autorisation étatique de la continuation d’un processus qui s’est déclaré depuis longtemps, notamment dans la contre-culture américaine. Lorsque 68 éclate en France il y a longtemps que l’utopie du Flower Power a sombré dans une barbarie dont la science-fiction se fait naturellement l’écho. La science-fiction est devenue sérieuse au moment où l’histoire rentrait dans le domaine du jouet. Le livre somme du cyberpunk est justement paru aux États-Unis en cette année 1968, il s’agit du Tous à Zanzibar de John Brunner. Auteur rare qui n’aura pas le même destin que ses épigones farfelus, Harlan Ellison et Neal Stephenson en tête, Brunner opte pour une forme décousue et livre un roman total qui se veut avant tout un hommage au Manhattan Transfer de Dos Passos. Résultat, c’est probablement le seul de la génération cyberpunk dont le prophétisme n’est pas à démontrer: la prospective de Brunner touche juste et cible, au moment où les barricades se montent à Paris, une jeunesse qui se complaît déjà dans les dérives d’un combat escamotant le bien commun au bénéfice d’un narcissisme générationnel. De Cohn-Bendit aux millenials, il y a justement ce trait d’union que réalise la SF d’alors:  le monde désacralisé a inventé sur les charniers encore fumants de l’Europe un nouveau culte où l’humain devient processus machinique de jouissance pure. Ce que la science-fiction dévoile par la chimère, la révolution s’empresse de l’établir par le procès.

 

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Au cinéma, l’année 1968 c’est aussi Barbarella, kitscherie fin de siècle signée Roger Vadim, proclamant la sinistrose dans laquelle la génération hippie et le psychédélisme allaient peu à peu s’enfoncer. Du beau rêve libertaire des beatniks de San Francisco il ne devait rester que ces colifichets bigarrés et une Jane Fonda marmoréenne engoncée dans une tenue de cirque. À l’autre extrémité se tient le monument de Stanley Kubrick, 2001, qui documente de façon étrange la procession des fétiches du XXIe siècle : transhumanisme robotique et scientisme acculé au cosmos vide de Fermi. Pourtant, la grande œuvre SF de 1968, c’est celle qui n’est pas encore écrite, et qui sortira une année plus tard, entre les émeutes de Stonewall et le massacre à la Tate villa : il s’agit de Hogg, sans doute le livre le plus repoussant et le plus violent qui ait jamais été écrit. Delany, noir, homosexuel et new-yorkais, a fait ses œuvres, à l’instar de J. G Ballard avec qui il partage de nombreux points communs, dans une science-fiction de type planet opera, où un sense of wonder typiquement anglo-saxon croise le fer avec une désillusion romantique, rien qui ne pré- dispose pourtant l’écrivain à sortir ce brûlot putride qui annonce et dessine ce que sera notre époque infusée par le jeunisme et l’individualisme hystérique. Il y décrit un monde entièrement anamorphosé par le sexe et la jouissance, où flics comme voyous ne sont obsédés que par une seule chose : foutre. Loin de faire un constat d’échec, Delany met en place un monde furieusement logique, post-debordien, une sorte de pays des jouets où se rejoue constamment le sabordage du rite, et où ne peuvent plus s’épanouir, dorénavant, que les grimaces de l’alter-monde.

 

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