Dans une société où les hommes sont enjoints à se « déconstruire », est-il plus difficile d’être père ?
Ce que je constate d’abord, c’est que dans les familles où le père s’est investi, ses fils sauront à leur tour s’investir dans leur paternité. Dans les familles où le père ne s’est pas investi, les fils ne savent pas s’investir. Là-dessus, il est clair que le mouvement féministe, dans la mesure où il complexifie les hommes, leur donne des complexes sur ce qu’ils sont, les met davantage en retrait. Par peur de s’affirmer tels qu’ils sont, beaucoup d’hommes n’osent plus s’investir dans leur paternité. On peut dire que c’est un effet secondaire du féminisme.
Le fait que le père n’ait pas voix au chapitre en cas d’avortement (même tardif) a-t-il une incidence sur son investissement dans sa paternité ?
Tout à fait. Dès la conception, le père est discrédité dans sa paternité. S’il a été discrédité une fois, il le sera définitivement. Cela peut créer de vrais problèmes psychologiques chez le père, pour moi c’est une évidence. Même si en consultation je suis plutôt confronté au cas inverse, c’est-à-dire que c’est le père qui décide de l’avortement et qui de facto l’inflige à sa compagne.
La contraception féminine ne participe-t-elle pas à déresponsabiliser les pères en amont ?
Oui, cela déresponsabilise totalement le père. Avec la contraception, l’homme ne voit plus en la femme qu’un objet de plaisir, il n’est plus du tout dans une paternité responsable, une conception responsable de l’enfant. C’est la grande équivoque de la sexualité actuelle qu’on voudrait transformer en un grand jeu, mais qui n’est pas cela dans la nature humaine. En psychologie, ce qui est signifié est très important. Or, le fait d’être déresponsabilisé de la conception de l’enfant, et de ne pas avoir voix au chapitre légalement pour ce qui est de l’avortement, signifie une dévalorisation du père qui est évidente.
La parole du père ayant valeur d’objectivité, elle atteint directement la psyché de l’enfant, dans son identité, quand la parole de la mère sera plutôt encourageante
En cas de divorce, comment le père peut-il continuer à exercer son rôle lorsqu’il est éloigné de ses enfants, voire remplacé dans son propre foyer ?
Une chose très importante : lorsqu’un enfant a identifié son père, il n’en change jamais. Cette identification se fait très vite, dès le plus jeune âge. Grâce à cette identification immuable, le père, même divorcé, a un rôle à jouer. En revanche, on constate que les pères divorcés s’investissent beaucoup au début du divorce, mais les années passant, s’investissent de moins en moins. À la fin de l’adolescence, les enfants reviennent vers leur père, ce qui le pousse à s’investir de nouveau. Les pères divorcés doivent faire preuve d’une grande volonté de rester proches de leurs enfants, de continuer à les voir, pour rester investis dans leur paternité. Ils doivent lutter contre l’érosion de leur paternité. Quant au nouveau conjoint, même s’il fait preuve de bonne volonté, il ne remplacera jamais le père de l’enfant. En cas de problème, l’enfant se tournera toujours vers son père. Toujours en cas de problème, la mère elle-même évacuera le nouveau conjoint pour se tourner vers le père. C’est un phénomène que je constate très fréquemment.
Quelles sont les difficultés principales auxquelles sont confrontés les enfants grandissant sans la présence de leur père ? Particulièrement dans les familles monoparentales ?
Dans les familles monoparentales, l’enfant manque surtout d’un modèle de relations entre l’homme et la femme. L’enfant a du mal à incorporer la différence entre l’homme et la femme, comme le fait que la relation entre un homme et une femme n’est pas innée, mais se construit. L’enfant a du mal à comprendre que l’homme et la femme ne fonctionnent pas selon les mêmes logiques, cela entraînera des difficultés dans leurs relations ultérieures avec le sexe opposé.
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Par ailleurs, le masculin a un certain nombre de rôles symboliques dans la famille, le premier étant la figure d’autorité. C’est paradoxal car la mère est celle qui exerce le plus l’autorité au sein de la famille, alors que c’est le père qui est la figure d’autorité. Quand le père dit quelque chose, cela a valeur d’objectivité et de force. Par exemple lorsqu’un père dit à sa fille : « Je suis heureux de te voir devenir une femme accomplie », la jeune femme se sentira validée dans sa féminité. Si sa mère lui dit la même chose, la jeune femme se sentira encouragée, mais pas validée. De même lorsqu’un père dit à son fils: « Je suis fier de toi », cela s’incorpore dans le fils de façon beaucoup plus forte. La parole du père ayant valeur d’objectivité, elle atteint directement la psyché de l’enfant, dans son identité, ainsi que de rapport au masculin et au féminin.
Le père est aussi un symbole d’extériorité, il a un effet dynamisant sur l’enfant. Par exemple en bord de mer, le père va avoir tendance à mettre la tête de son enfant sous l’eau. Je n’ai jamais vu une mère faire cela. Le père va dynamiser l’enfant, lui apprendre à se confronter à la vie, à la réalité extérieure. Il y a évidemment des excès, des pères qui iront trop loin et feront des enfants terrorisés ou trop téméraires. Mais un père équilibré apprendra à son enfant à aborder la réalité extérieure d’une façon raisonnée et solide. Il y a quelque chose de très sain là-dedans, dans ce rôle spécifique du père. Avec l’absence de père, on a une absence d’extériorité.
Un autre rôle essentiel du père est de « couper » l’enfant de sa mère afin qu’il devienne adulte. Le père sépare la mère de son enfant d’une part quand il s’occupe de lui, d’autre part quand il s’occupe de sa mère. Il apprend à l’enfant qu’il ne lui appartient pas définitivement. Il s’agit d’un moment psychologique difficile mais essentiel. Sans ce rôle séparateur du père, vous avez le syndrome du fils incapable de quitter sa mère.
Un père équilibré apprendra à son enfant à aborder la réalité extérieure d’une façon raisonnée et solide
En ce qui concerne les couples de femmes qui élèvent des enfants, on entend souvent que la conjointe de la mère, ou l’oncle maternel peut remplacer le père aux yeux de l’enfant.
C’est à la fois vrai et faux. Face à l’absence de père, on trouve un moyen palliatif qui est ce qu’on appelle une figure de remplacement. C’est effectivement le frère de la mère qui joue ce rôle la plupart du temps. C’est une figure d’adulte référent, une figure symbolique de paternité, avec laquelle l’enfant va pouvoir se construire, se définir. Mais ça ne remplace pas un père. C’est simplement un moindre mal. Par exemple, cette figure supplétive ne permettra pas à l’enfant de se figurer la relation entre un homme et une femme. Il ne faut pas présenter cette solution palliative comme une alternative d’égalité avec la présence du père. Ça n’a pas du tout la même valeur.
Avec le concept de « pluriparentalité » qui arrive en France, le père devient littéralement interchangeable. Quelles en seront les conséquences ?
C’est compliqué d’estimer les conséquences d’un phénomène qui reste encore très marginal. Pour l’instant, nous n’avons pas de recul, seulement une approche théorique. Comme je vous l’ai dit, une fois qu’un enfant a identifié son père, il n’en change pas. Dans la réalité, le père n’est pas interchangeable. L’enfant a un père et c’est tout.





