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Marc Fumaroli, le mandarin de l’académie française

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Publié le

7 juillet 2020

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Marc Fumaroli est décédé ce 24 juin 2020. Il était de ces érudits, dont chaque époque se demande avec inquiétude si elle sera capable d’en produire d’aussi grands. Hommage à un historien en habit vert.

On a dit la carrière universitaire de Marc Fumaroli « mandarinale ». Quelques faits étayent cette affirmation : le lycée Thiers, la Sorbonne, une agrégation de lettres classiques, une thèse magistrale. Et puis un parcours tout comme il faut : docteur, universitaire, cependant qu’il n’a jamais dérangé ce cursus honorum que pour enseigner au collège de France avant d’entrer à l’Académie française, inversant l’ordre courant. L’entorse peut sembler assez mince et Marc Fumaroli ne passait pas non plus pour un révolté. S’il portait tous les titres de l’intellectuel à l’ancienne, il en partageait aussi l’humeur. La presse salue un académicien « conservateur » : soulignant, outre des prises de positions polémiques, une manière d’être assez surannée dans laquelle se sont mêlés le regret, l’esthétisme et la grâce.

Auprès du public averti, il n’était jamais passé inaperçu. Sans le vouloir, l’homme avait réussi son personnage médiatique. Un naturel, assez tranquille, en rien surfait mais très ferme et assuré, suffisait à en faire un excentrique. Nous pouvions facilement l’imaginer comme un buste à pattes, devisant sur la chute des temps et des mœurs, comme une sentinelle de la culture menacée, fulminant contre le relativisme, la dissolution des hiérarchies et la société du spectacle. À chaque trouvaille toujours plus inventive et géniale de ses contemporains, l’auteur se rappelait à eux pour grincer. Les expositions Murakami, Jeff Koons ou Damien Hirst à Versailles validaient ses déplorations ; comme tous les reculs de l’Éducation nationale et de l’Université. Le marronnier de la cure de jouvence idéologique de la grammaire française pouvait révéler son talent trivial et superbe, comme dans une tribune retrouvée par Marianne portant sur la féminisation des noms de métiers : « Notairesse, mairesse, doctoresse, chefesse (…) riment fâcheusement avec fesse, borgnesse et drôlesse, n’évoquant la duchesse que de très loin. Tranchons entre recteuse, rectrice et rectale… »

L’âge de l’éloquence

Polémiste né, ses mots vachards étaient redoutés. Ils n’épargnaient personne, ni les vivants ni les morts. Moqueur, sublime et ébloui, l’homme connaissait tous les codes de l’art oratoire. Assez logiquement, ce sont des travaux savants sur la rhétorique qui l’ont lancé dans le monde. Sa thèse L’Âge de l’éloquence : rhétorique et res litteraria de la renaissance au seuil de l’époque classique, est devenu classique dès sa publication en 1980. Elle s’intéresse au développement de l’art du discours pendant la première moitié du XVIIe. En amont du grand siècle, Fumaroli remonte la source de l’eloquentia latine et en détaille la réception. Son étude magistrale et diachronique raconte comment l’éloquence s’est faite littérature à partir de la lecture des Anciens.

Ainsi se développe pour Fumaroli tout un art de l’apologie et de l’exécration. Il s’enracine dans les polémiques religieuses du temps. Pour apprendre à nous persuader, les Bossuet et Pascal et les jésuites comme les augustiniens de Port-Royal savaient par cœur leur Sénèque et leur Cicéron. Familier du christianisme mais pas toujours orthodoxe dans ses goûts, Fumaroli nous peint une religion baroque qui brille dans les catacombes comme dans les salons. Son culte est moins dogmatique que volubile : il sacrifie à la parole incarnée, aux sermons fiévreux ou aux grognements exégétiques.

Un exalté comme Tertullien n’aurait pas converti grand monde s’il n’avait été familier d’un mos majorum qu’il cherchait à défaire. La martyrologie, plus que le martyre, est alors semence de chrétiens. Et on se laisse convaincre, avec Fumaroli, qu’il en va du créateur comme de la créature : toute chose est engendrée par le verbe. Avec le souci du bien dire, de bien parler, de bien énoncer et de bien faire, se développe aussi un attachement aux formes qui nous fait de beaux et bons sentiments – lesquels constituent pour Fumaroli, l’idée même de civilisation.

Un savoir total

La somme de Fumaroli peut sembler érudite, sinon pesante. Elle a tout d’une référence universitaire et d’une thèse qu’il faut lire et citer quand on rédige la sienne. Quoiqu’assez noble, un tel acharnement à connaître l’art rhétorique est rarement gratuit. Fumaroli cherchait aussi à nous convaincre. Exercice d’admiration, il sait nous séduire en nous invitant sans attendre dans un très bel otium : celui de belles causeries finement ritualisées parmi des seigneurs de l’esprit. Les biographies de Fumaroli font un peu plus qu’aimer ou témoigner de la sympathie. Au-delà de la séduction se dégage du texte des perspectives auxquelles Marc Fumaroli restera toute sa vie fidèle et dont il fera même une loi morale. Son histoire fait le point sur l’état de la langue au XVIIe. Elle analyse les réseaux, les correspondances, le rôle qu’a occupé chaque contemporain. La compréhension d’un siècle est d’abord sémantique. La littérature devient alors une source historique aussi pertinente que la dépôt d’archives ou le résidu archéologique.

L’étude fumarolienne s’offre comme un savoir total. Inspirée et rigoureuse, elle permet à la fois de goûter et de comprendre le beau. Elle atteste que si l’histoire concerne la restitution de faits, elle est aussi affaire d’affects, d’émotions : elle ne peut se départir d’une approche intuitive et humaine. C’est une grande et belle discipline littéraire – au même titre que la littérature procède d’une connaissance historique. L’occasion d’une étude aussi vaste et englobante n’était pas forcément favorable – alors qu’à l’Université, règne le goût de l’anecdote et du sujet de niche, que l’auteur regrettait : « Ce caractère à la fois central et transversal de lart de bien dire est déconcertant et irritant pour nos habitudes modernes de travail : le compartimentage entre sciences, sciences humaines et parmi celles-ci, entre sciences du langage très spécialisées, ne nous laisse despoir de synthèse que dans une utopie de plus en plus improbable de pluridisciplinarité. Dans les faits, celle-ci se réduit le plus souvent à la juxtaposition hasardeuse de savoirs essentiellement autistes ».

Fumaroli y insiste, une compréhension textuelle de l’histoire, est une des conditions du bien penser. Y renoncer serait mutiler son intelligence. Et c’est aussi une condition essentielle de civilité : «  Lacte de bien parler autrement dit de sadresser à autrui et de lui dire quelque chose quil prenne vraiment pour lui, cest en réalité l’humanitas même dont faisaient grand cas les Anciens. Il nest plus possible aujourdhui de faire passer lart qui y prépare comme un luxe de riches oisifs et d’héritiers. La souffrance moderne, le mal du siècle, est dabord dans la perte de cette humanitas, dans laphasie de l’amnésie qui nous gagnent, au beau milieu de la surabondance des informations et des communications ».

Fumaroli y insiste, une compréhension textuelle de l’histoire, est une des conditions du bien penser. Y renoncer serait mutiler son intelligence. Et c’est aussi une condition essentielle de civilité

C’est un amoureux de la langue qui écrit. Manifeste pour une discipline, Fumaroli devait faire école. Avec lui renaît l’histoire littéraire : pratique où était conçu l’écrit critique du XIXe ainsi comme le pratiquaient les écrivains. L’occasion de ce manifeste n’était pas forcément favorable. Les courants dominants en littérature et en sciences humaines se proposaient d’étudier le texte sans contexte. Avec le structuralisme, l’étude méfiante et sourcilleuse prévaut : on fonctionne par extraits, en apprenant à en dépiauter les formes et techniques de séduction ; éblouie d’elle-même, la rationalité s’est habituée à prendre la littérature d’un peu haut. Ou du haut de concepts passe-partout comme de la boîte-à-outil Genette et autres formules magiques d’analyse systématique.

Fumaroli aura donc âprement critiqué la critique… Ces querelles ne diront peut-être rien au lecteur, si elles ne lui paraissent déjà pas pompeuses ou boursouflées. Consciemment ou non, elles lui sont pourtant très familières. Nous avons tous connu ou expérimenté un secondaire plus ou moins heureux et la mode enseignante dans les classes de français consiste bien plus à une savante technique de « relevés grammaticaux » qu’à une compréhension et une connaissance de la littérature. Tous les élèves apprennent à identifier des champs lexicaux, décortiquer des figures de style et, de leur hauteur d’élèves, se fondent sur « leurs analyses » ou « impressions de lecture ». S’ajoute un souci moins pressé de faire connaître et aimer la langue que de l’encadrer par son jargon. S’il en reconnaît la valeur, notamment d’essayiste, Fumaroli voit en son ami Roland Barthes un des responsables de cette évolution.

Un manifeste du réalisme critique ?

La manifeste du surréalisme avait précédé quelques œuvres ; celui de l’histoire littéraire que propose Fumaroli avec l’âge de l’éloquence ne sera pas moins fécond. L’étude de l’art rhétorique permet le déploiement de son style très spécifique : et l’historien l’a révélé en devenant un admirable biographe. Son analyse de Chateaubriand comme de la Fontaine n’a pas été à ce jour dépassée. Alors même que l’auteur verse autant dans l’étude approfondie que dans l’exercice d’admiration sans jamais sacrifier la précision au goût du bon mot ni l’élégance à la seule exactitude.

Il sait se montrer caustique, fait dialoguer son objet avec les écrits et caractères de l’époque… La prose est toujours énergique, jamais elle n’écœure par abus de préciosité. C’est ce qui surprend et étonne chez Fumaroli, une étonnante familiarité, souvent très moderne avec des modèles vieux de quatre siècles. Il est complice de vieux totems, ironique parfois, étonnant par de savoureux anachronismes ou détours disciplinaires.

Lire aussi : Laissez les morts déterrer les morts

Un La Fontaine avec Fumaroli devient l’incarnation périodique d’un archétype qui le précède et saurait aussi lui survivre : celui de l’insoumission poétique. Le poète et le roi nous montre un poète du double jeu, familier du grand roi et résistant à l’État absolu ; et le rapproche de Lucain ou de toute une tradition de la noblesse littéraire romaine, insoumise aux empereurs. Chateaubriand, poésie et terreur reprend ce souci fumarolien d’enraciner son objet dans une tradition d’insoumission aristocratique. Deux siècles plus tard, Chateaubriand rêve d’un royaume qui réconcilierait le patrimoine des libertés d’Ancien Régime avec l’aspiration démocratique qui s’affirme en Europe. La biographie nous fait un Chateaubriand paradoxal : rousseauiste quand il faut accuser la nostalgie de l’enfance, conservateur en comprenant que le XVIIIe voulait nous perdre cette pureté.

L’étude littéraire révèle d’autres talents chez l’auteur comme celui de lancer des analogies et d’interprétations audacieuses. Les arts comme les siècles dialoguent élégamment entre eux. Et l’auteur nous fait une somme érudite en même temps que de beaux essais, se sachant sur une ligne de crête éditoriale assez étroite. Fumaroli nous montre comment Rimbaud et le cœur des ténèbres de Conrad éclairent le Natchez. Une incroyable étude vient aussi éclairer le rapport de Chateaubriand à Tocqueville. Il se sait partial : son affection infinie se communique toujours par les raccourcis, les traits d’esprit.

Une république aristocratique des lettres

On voit s’esquisser de page en page une fonction propre à la littérature. Le modèle des poètes, comme les morales détournées des fables, ne fondent pas de dogmes. Il leur oppose une parole métaphorique qui à partir de caractères, nous font des exemples : et permettent d’élever des expériences individuelles à des modèles universels.

Une cité idéale aussi se dessine avec Fumaroli : qui a été rêvée et a été étouffée sous l’Ancien Régime avant même d’avoir offert les possibilités de son existence ; celle où les poètes ne seraient pas législateurs mais des consciences morales et esthétiques au cœur de la cité. Libéral à la Burke ou à la Montesquieu, Fumaroli n’a jamais fait d’éloge immodéré de l’autorité absolue, qu’elle fut monarchique ou populaire. La société des gens de lettres fait alors contre-poids au monstre froid qui s’affirme avec la modernité. De Saint-Simon en Tocqueville, de la Fontaine en Chateaubriand, il décrit un esprit de cour entretenant le lieu commun et la servilité et qui, modernité oblige, serait passée de l’aristocratie à la masse – décuplant ainsi ses effets fâcheux. C’est ainsi qu’il faut comprendre le pamphlet qui l’a révélé en polémiste avec L’État culturel ; soit une féroce critique des prétentions du ministère fondé par André Malraux à dicter une esthétique d’État.

Fumaroli ne manquait sans doute pas d’élan don donquichottesque en reprenant la geste des aristocrates de la Fronde en refusant de se laisser domestiquer rue de Valois. Sans doute savait-il qu’en politique, les florentins comme Fouquet perdraient toujours face aux Colbert.

La Fontaine trouvait déjà son mode d’être brimé par le roi. Et Fumaroli ne manquait sans doute pas d’élan don donquichottesque en reprenant la geste des aristocrates de la Fronde en refusant de se laisser domestiquer rue de Valois. Sans doute savait-il qu’en politique, les florentins comme Fouquet perdraient toujours face aux Colbert. Les gens d’esprit pesaient déjà bien peu devant les intelligences plus pragmatiques et opérantes des royautés bureaucrates. Marc Fumaroli nourrissait cependant d’autres espoirs que politiques. Avec complicité, il notait la soif d’apprendre de nouvelles générations, « soucieuses de rattraper le temps perdu » en évitant se contenter de la culture de l’image ; et identifiait des milieux prometteurs, moins rares qu’on ne pourrait le penser. La jeune génération serait curieuse. Les baptisant affectueusement « les autodidactes des humanités et des lettres » , il confiait « je crois en eux bien plus quen une nouvelle réforme de lÉducation nationale ou de la politique culturelle ». À nous de ne pas le décevoir.

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