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Marcel Gauchet : « Macron est devenu le garant de l’ordre et du statu quo »

Cinq ans après Comprendre le malheur français, Marcel Gauchet poursuit son autopsie du déclin national dans un second volet, Macron, les leçons d’un échec, où il dresse un bilan particulièrement sévère du quinquennat écoulé. Simultanément, le philosophe republie La Droite et la gauche, réactualisé par une postface dans laquelle il réaffirme la pérennité et la pertinence du clivage droite-gauche. À l’aube d’une nouvelle campagne présidentielle, cette double piste de réflexion était l’occasion de faire le diagnostic politique et intellectuel de l’époque. Entretien.

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© Benjamin de Diesbach pour L'Incorrect

Pourquoi republier votre livre sur le clivage droite-gauche en même temps que votre livre sur l’échec d’Emmanuel Macron ?

Parce que la question retrouve une actualité intéressante avec lui : il est le premier chef d’État qui a réussi en se positionnant sur la base du « et de droite et de gauche » – contrairement à ceux qui avaient auparavant essayé, comme François Bayrou. C’est une nouveauté dans la politique française. A-t-il réussi à incarner la chose ? Suffisamment, en tout cas, pour être élu et vraisemblablement réélu. Il se passe quelque chose d’important par rapport à une tradition d’un âge vénérable.

Vous dites pourtant que ce clivage existe encore.

Je le crois. On peut partir d’une expérience simple qui trouble l’esprit des sondeurs d’opinion : les gens répondent volontiers par la négative quand on leur demande si le clivage droite-gauche a encore un sens, mais ils n’ont aucune peine à se situer eux-mêmes sur cet axe. Il faut y voir le signe d’un changement de fonction de ce clivage qui a complètement bouleversé les comportements électoraux. Les gens peuvent se dire de gauche et voter à droite, ou se dire de droite et voter à gauche – et ils le disent d’ailleurs ! Ils reconnaissent la pertinence du clivage comme repère pour se situer eux-mêmes, mais il guide de moins en moins leurs choix électoraux. D’ailleurs, où sont aujourd’hui les personnalités véritablement incarnatrices de ce clivage dans le champ politique français ?

On pourrait dire qu’il y a Zemmour d’un côté et Mélenchon de l’autre.

Ce sont en effet les seuls. Ils doivent du reste une bonne part de leur visibilité dans le paysage au fait que l’on sait où ils se situent, contrairement aux autres. Mais ce brouillage n’empêche pas le clivage d’avoir acquis un autre rôle, qui est d’incarner la perplexité des citoyens. Ils se sentent partagés tacitement : suis-je majoritairement de droite bien qu’un peu de gauche, ou inversement ? Les citoyens ont intériorisé la contradiction qui est au cœur de la vie de nos sociétés en fonction même de leurs principes. Ce n’est pas une question de flottement personnel ; ces contradictions sont dans la nature de nos sociétés, et c’est ce qu’ils reconnaissent en se situant sur cet axe, qui est pour eux un axe de leur propre dilemme de citoyen. Une illustration d’actualité assez pittoresque de ce flottement : la pauvre Marine Le Pen est obligée de dire qu’elle est vraiment de droite parce que Zemmour et son père disent qu’elle est une femme de gauche. Ce n’est pas absurde : il y a objectivement des éléments de gauche chez elle.

Vous les verriez aussi chez Zemmour ?

C’est plus compliqué, je l’admets. Je dirais que l’élément de gauche chez lui est la passion des idées, une dimension assez étrangère à sa tradition politique. Il pense qu’on peut gagner intellectuellement. Ce n’est pas dans les gènes de la droite, dont la pente fondamentale est le pragmatisme.

Mais que Zemmour parle au peuple de droite en réinscrivant des idées dans une histoire, cela semble trouver un écho.

Pas uniquement dans le peuple de droite : je pense que Zemmour touche un public beaucoup plus large. Le clivage, parce qu’il est brouillé, n’est plus mobilisateur électoralement, ce qui se traduit dans une grande partie de la population par de l’indifférence politique. Beaucoup ne comprennent plus les règles du jeu politique, ou les ramènent au simple choc des ambitions et du positionnement le plus payant, sans véritables convictions derrière. Zemmour, lui, ramène à une politique classique en rupture avec la post-modernité pratico-gestionnaire qu’incarnent tous les autres candidats. Voilà pourquoi il est une exception dans le paysage, et touche bien au-delà de l’électorat de Marine Le Pen. Il faut revenir aux origines de l’aventure Zemmour : il lui a suffi d’une tribune à la télévision pour toucher des gens qui ne lisent pas Le Figaro et provoquer un électrochoc dans une partie très significative de la population. Ils ont eu l’impression d’un extraterrestre qui ramenait le passé perdu, c’est-à-dire un discours politique articulé sur une vision de l’histoire et une projection de l’identité nationale dans le futur. Cet effet de discours déstabilise tous les autres. Zemmour a un effet délégitimant très profond, il met en accusation le discours politique ambiant. Voilà le secret de la fascination horrifiée qu’il suscite jusque dans les rangs de ses adversaires. […]

Si Trump écoutait Zemmour, il se demanderait ce qu'est cet intellectuel égaré en politique

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