Démocrate et républicain à la française, Mark Lilla est professeur d’humanités à Columbia, aux États-Unis. Il est l’auteur de nombreux essais traduits cette année en France. Critique de la gauche comme de la droite « identitaires », l’intellectuel a recueilli de précieuses observations sur la France. Portrait d’un intellectuel engagé.
En 2016, peu après la défaite d’Hillary Clinton qu’il soutenait, Mark Lilla, essayiste largement reconnu aux États-Unis, blâmait vigoureusement le camp démocrate dans une tribune du New York Times. Le professeur d’humanités reprochait à « la gauche identitaire » d’avoir perdu tout sens de l’universalisme républicain, de s’être perdue, à propos des questions de genre, dans les méandres compliqués de l’hystérie morale, et, finalement, de mépriser les classes moyennes américaines qui avaient pourtant joué un rôle décisif dans la victoire de Donald Trump.
Parce que Mark Lilla est aussi un républicain à la française, aux États-Unis, dans un milieu qui regarde avec suspicion les Droits de l’Homme, la peinture classique et la première personne du pluriel comme autant d’instruments de la domination des « fucking white male » à tendance cis- et impérialiste.
La tribune provoqua un tel tollé (ce fut l’un des articles les plus lus du New York Times cette année-là), que le serveur qui hébergeait la publication planta sous la déferlante de commentaires plus ou moins injurieux. Une de ses collègues de l’université poussera l’outrance et le ressentiment jusqu’à le comparer à « un membre du Klux Klux Klan en costume ». « Ce qui est une calomnie, car je ne porte pas de costume », répondra avec humour l’essayiste dans le livre qu’il a tiré de la polémique : La gauche identitaire, l’Amérique en miettes (2018).
Fucking White Voltaire
Mark Lilla est un défenseur revendiqué de l’héritage philosophique des Lumières. En matière de mœurs, c’est un aussi défenseur inflexible du droit à l’avortement et du mariage gay. Alors pourquoi une telle polémique avec ses confrères démocrates ? Parce que Mark Lilla est aussi un républicain à la française, aux États-Unis, dans un milieu qui regarde avec suspicion les Droits de l’Homme, la peinture classique et la première personne du pluriel comme autant d’instruments de la domination des « fucking white male » à tendance cis- et impérialiste, sur une société plus vierge et innocente que la sainte Mère de Dieu.
Étudiant, il a vécu à Paris et s’est lié avec Marcel Gauchet, Philippe Raynaud et Pierre Manent, qu’il lit et fréquente encore aujourd’hui. Cependant, contrairement à ce dernier, son républicanisme n’est pas informé par une histoire judéochrétienne, qui lui donnerait des inflexions particulières. Mark Lilla est un « moderne de tradition », si l’on nous passe cet oxymore, pour qui le républicanisme constitue le meilleur équilibre entre deux conceptions de la société, contractualiste et organique. Il est d’ailleurs plus proche du Parti républicain tel que l’incarnait Abraham Lincoln, bien avant le bouleversement des partis américains, que du parti démocrate contemporain.
Chaman de la tribu des Lumières
Sa philosophie politique s’appuie sur le mythe de « la Grande Séparation », qui aurait vu, au XVIIIe siècle, le politique se séparer du religieux, le social s’émanciper du clérical, et la culture occidentale entrer dans une ère de sécularisation. Dès lors, pour Mark Lilla, il n’y a pas de difficulté à admettre que les couples homosexuels désireux de se marier sont aussi conservateurs que les manifestants de la Manif Pour Tous, qui leur font un procès déguisé en droit canon. Le théologien américain et catholique William Cavanaugh répondait à cet intellectuel « cultivé et réfléchi », qu’il se trompe quand il pense pouvoir séparer le religieux du politique avec la lame de l’universalisme (Comme un hôpital de campagne, 2016). Pour le théologien, en effet, il n’y a rien d’évident à séparer le religieux du « reste de la vie, de la politique, de l’art, de l’économie ». Cette distinction est historique, non anthropologique, et n’ayant donc pas la majestueuse nécessité de la course des astres, elle aurait fort bien pu ne pas advenir en Occident.
Extérieurement, un dévot de la tribu des Lumières est tout aussi rationaliste ou dogmatique qu’un chrétien. Leurs prémisses, leurs principes peuvent différer, ils demeurent en matière politique ou morale des croyants plus ou moins éclairés. Allez donc prouver que le Jugement dernier est moins rationnel que « le voile d’ignorance » de John Rawls ou que le contrat social de Rousseau. Allez prouver que « les croyances par délégation » que l’on met dans nos savants ne sont pas les mêmes que celles que l’on met dans nos clercs. C’est sans doute sur ce point que le penseur, malgré son ironie mordante, prête le plus le flanc à une critique honnête.
Il rappelle ainsi aux idéalistes « qu’on fait de la politique avec le pays qui est le nôtre, non avec le pays qu’on souhaiterait avoir » ; et que les victoires électorales sont nécessaires pour défendre les victoires acquises chèrement par des combats militants et sociaux de longue haleine.
Un œuvre critique robuste, précieuse et acerbe
Mais, adversaire vigoureux et efficace de « l’antipolitique » de l’ère Reagan (les désirs des individus priment sur ceux de la société), et de la pseudo-politique identitaire (la société conspire contre les hommes, contre elle il faut que soit reconnu haut et fort le moi intime de chacun), Mark Lilla rassemble moins sur une définition claire de ses prémisses que sur une vision très pragmatique de la politique.
Il rappelle ainsi aux idéalistes « qu’on fait de la politique avec le pays qui est le nôtre, non avec le pays qu’on souhaiterait avoir » ; et que les victoires électorales sont nécessaires pour défendre les victoires acquises chèrement par des combats militants et sociaux de longue haleine. Sa critique vaut aussi pour la droite réactionnaire et identitaire, pour laquelle il n’a cependant pas la même indulgence que pour l’extrême-gauche dont, selon lui, « les perturbateurs sont marginaux » et « la violence ne menace personne ».
Observateur consciencieux et pertinent de la droite issue de la génération Manif pour Tous, il a publié récemment une longue étude dans la New York Review of Books à propos des « deux voies qui s’offrent à la nouvelle droite française ». Pour l’observateur, la jeune droite qui émerge depuis 2013 et qui démontre une forte vivacité intellectuelle et militante, a le choix entre deux conservatismes. Un conservatisme éclairé et modéré, à même de renforcer les démocraties européennes affaiblies par les assauts du populisme. Et un conservatisme plus agressif, nationaliste et « maurrassien », qui risquerait d’échapper aux « bonnes intentions » de ses promoteurs.
Allez donc prouver que le Jugement dernier est moins rationnel que « le voile d’ignorance » de John Rawls ou que le contrat social de Rousseau.
L’auteur ajoute que c’est Marion Maréchal, « qui n’est pas son grand-père », qui pourrait fort bien trancher l’alternative, en rassemblant la droite derrière une nouvelle plateforme, selon la stratégie gagnante choisie par le candidat Emmanuel Macron.
Mark Lilla est un fin observateur, et un adversaire éclairé de la réaction et du conservatisme identitaire. Nombre de ses réflexions constituent de précieuses leçons de politique et de rigueur intellectuelle, même si, comme seules les personnes intelligentes et engagées savent le faire, il peut se tromper sur des points déterminants. Mais n’importe : la droite ne peut faire l’économie de critiques aussi exigeants, qu’on verrait volontiers grand-remplacer les idéologues de gauche qui abaissent depuis trop longtemps le débat intellectuel français.





