Maté Botos : « La démocratie hongroise est entre parenthèses »

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Politologue et historien des idées, Maté Botos, est diplômé de l’EHESS et professeur à l’université catholique Peter Pazmany. Très critique envers le gouvernement de Budapest, il revient sur les raisons de la colère politique et sociale en Hongrie.

 


L’opposition libérale semble reprendre du poil de la bête en Hongrie, que se passe-t-il exactement ? Y a-t-il une dérive autoritaire à Budapest ?

La situation est trop complexe pour parler d’une simple dérive autoritaire. En effet, Orbán et son régime se sont consolidés en occupant partout les postes par des hommes loyaux au gouvernement. Cette élite politique qu’est le Fidesz est à l’origine un groupe d’étudiants en droit. Or, s’ils respectent la loi, ils l’adaptent à leurs besoins. On est à nouveau dans le piège du positivisme juridique : tout est légal, donc tout est en ordre. Sauf que les motivations des mesures, les solutions juridiques ou politiques manquent parfois de morale.

 

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Les institutions les plus diverses, qui serviraient en principe le fonctionnement équilibré de la démocratie hongroise, sont transformées de telle manière que, par exemple, la Cour des Comptes prenant un arrêté doit soumettre sa motion au ministre des finances qui est censé prendre une décision. Tout compte fait, ce n’est pas la Cour qui décide mais le ministre. Or ces décisions politiques – comme par exemple les sanctions de tous les partis d’opposition par la Cour et approuvées par le ministre – remettent en question le fonctionnement de tous les partis, sauf le Fidesz et son partenaire, le Parti Populaire Chrétien Démocrate. Lorsque ces partis sont dans une situation sans issue, la démocratie est entre parenthèses.

 

Le parti de Victor Orban est aussi critiqué pour la pluralité de ses médias publics et de l’enseignement, mais n’est-ce pas la norme en Europe occidentale ?

Le gouvernement a aussi la possibilité de manipuler les médias publics. Il les utilise comme les médias de la droite. Il a le monopole des journaux imprimés (il n’existe qu’un seul quotidien en opposition). Il attaque les libertés de l’enseignement supérieur : l’Académie des Sciences de Hongrie qui maintenait, sur le modèle soviétique, un système d’unités de recherches appartenant directement à l’Académie, ne recevra pas le financement garanti pour le maintien de ces postes et de ces projets.

 

 

Le Fidesz, avec sa troisième victoire électorale absolue a cessé de coopérer avec tous ceux qui ne lui sont pas identiques. Tous les projets de loi lancés par l’opposition sont rejetés sans regard à leurs contenus ; les représentants de l’opposition dans le parlement sont régulièrement dépourvus de leurs droits de parler, certaines journaux électroniques (le plus populaire index.hu, par exemple) sont privés du droit de participer à des conférences de presse ; des modifications de loi sans consultation (comme dans le cas de la loi augmentant le nombre des heures de travail en surplus, dite « loi sur l’esclavage »).

Les syndicats protestent mais le gouvernement promet à l’ouvrier de gagner plus avec 8 heures de plus de travail par semaine si l’ouvrier y consent. Mais il est difficile d’imaginer le contraire dans des petites usines où la relation personnelle joue encore plus et il n’y a pas d’alternative pour l’employé de changer lieu de travail.

 

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Si l’opposition est si faible, n’est-ce pas d’abord de sa propre responsabilité?

L’opposition est, certes, divisée, depuis que le Jobbik, un ancien parti de la droite radicale a pris une direction de droite modérée. Les dissidents du Parti Socialiste (Coalition Démocratique, menée par l’ancien premier ministre Ferenc Gyurcsány) affaiblissent la gauche. 

Gyurcsány, certes, est un lourd fardeau sur les épaules de l’opposition. Il s’était pratiquement marginalisé du jeu politique avec son piètre bilan de 2004 à 2006. Il a été longtemps le repoussoir parfait – le rôle du Goldstein du 1984 orwellien étant aujourd’hui plutôt attribué à George Soros.

 

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Le défi est non seulement de trouver les moyens de coopération au-delà d’une protestation, mais de trouver des personnages politiques compétents et crédibles qui plaisent aux électeurs de droite (Jobbik), aux libéraux (LMP) ou aux socialistes.

 Pour le moment, il n’y a qu’un petit espoir en la personne du maire de Hódmez vásárhely, Péter Márki-Zay. Les intellectuels de gauche, comme la philosophe Ágnes Heller, sont terrifiés par ce qui se passe en Hongrie. Mais c’est en partie justifié par leur méconnaissance de la société réelle, laquelle résiste à leur idée de « société ouverte ».

 

Avec les prévisions qu’on a pour 2020, j’ai l’impression que la crainte de la dictature est plutôt fondée. (Maté Botos)

 

Le bilan économique du Fidesz est pourtant flatteur…

Le populisme hongrois a un indéniable soutien populaire (2,8 millions de votes pour le Fidesz) dû à l’efficacité du gouvernement. En effet, les prestations sociales s’améliorent par rapport aux conditions de 2010, ainsi que le salaire moyen et surtout le SMIC. Mais cette amélioration est relative : le développement de l’économie hongroise est inférieur à celui des autres pays d’Europe centrale, dominée d’ailleurs par l’industrie automobile allemande, et l’ensemble de l’économie hongroise ne représente que 0,8% du PNB de la Communauté Européenne en 2017.

Les Slovaques vivent mieux, la croissance économique de la Roumanie dépasse celle de la Hongrie, la dépendance de l’économie nationale est moins grande en Pologne, etc. Le développement est donc ambivalent : il y en a eu un, certes, mais plus faible que chez les pays voisins. Orbán, personnellement, n’est pas encore autocratique, à mon avis. Mais il le deviendra s’il reste jusqu’en 2030 comme il l’a formulé. En revanche, la nouvelle élite, son parti et ses collaborateurs, agissent déjà suivant une logique comparable aux régimes autocratiques.

 

Macron est président de la France, or, c’est une communauté politique qui a toujours joué sur le sentiment national et la protection de ses intérêts. Être pro-globaliste en France est un jeu perdu d’avance.

 

Non, ce n’est pas encore la dictature mais le populisme, c’est de la démagogie en marche. Et, on le sait, les dictatures arrivent lorsque la situation économique tourne mal. Or, avec les prévisions qu’on a pour 2020, j’ai l’impression que la crainte de la dictature est plutôt fondée.

 

Les gouvernements d’Europe centrale partent en ordre dispersé pour les élections européennes : conservateurs, démocrate-chrétiens, socialistes et libéraux. Est-ce une faiblesse ou une force ?

Je pense que c’est de l’ordre naturel. Le sentiment national et la fraction idéologique de ces cultures politiques vont encore longtemps déterminer le futur de la région. Je pense que c’est plutôt un signe de faiblesse : malgré la volonté des fondateurs les pays de Visegrad, ils ne trouvent pas beaucoup de sujets communs. Les conflits internes sont encore présents et, tant qu’on ne surmontera pas les blessures de l’histoire, ces pays ne formeront jamais une unité politique à l’échelle européenne.

 

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Croyez-vous au clivage national-populiste à la Orban face au progressisme d’Emmanuel Macron ?

Le clivage est réel. Macron, représentant d’une idéologie nébuleuse de la mondialisation, parle de la négation de l’idée de la primauté nationale, du souverainisme. On sait qu’il veut être tout, même gilet jaune, mais sa crédibilité est improbable. Il est président de la France, or, c’est une communauté politique qui a toujours joué sur le sentiment national et la protection de ses intérêts. Être pro-globaliste en France est un jeu perdu d’avance.

Le nationalisme, en soi, n’est pas une panacée. On a besoin de l’appartenance nationale, de la citoyenneté nationale et non seulement européenne. Orbán le sait très bien et utilise la carte souverainiste avec habileté en Hongrie et dans l’Union Européenne.

 

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Pourtant, la nation est une construction du passé qui ne peut pas répondre aux défis du XXIe. La négation du progressisme représenté par Macron est justifiable car on ne voit ni les risques ni les avantages de ce progrès – progrès qui, jusqu’à nos jours, avait produit plus de conflits qu’il n’avait résolu –, mais l’affirmation d’un nationalisme type 1930 ne peut pas être la voie à suivre. La droite, les conservateurs, les libéraux, les chrétiens démocrates ou autres sont sur la défensive.

On peut parler de défense des valeurs traditionnelles mais si la reproduction de la classe moyenne traditionnelle européenne n’est pas assurée par la société elle-même, si les valeurs chrétiennes sont mentionnées mais que la société devient de moins en moins attachée à la religion chrétienne, si l’on prône l’identité nationale mais qu’on oublie l’existence parallèle des identités secondaires, tertiaires etc., alors on ne fera que répéter l’histoire.

 

Il faudrait trouver les bons slogans, les idées et une vision pour les sociétés européennes. Pour le moment, c’est un débat sans vainqueur.

 

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hdesuin@lincorret.org

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