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Mathieu Bélis & Guillaume Barraud : paysages sonores 

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Publié le

2 mars 2023

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Au milieu de l’épuisant brouhaha de l’époque, Estampes, le nouvel opus de Guillaume Barraud (au bansurî – une flûte traversière indienne) et Mathieu Bélis (au piano) représente une respiration salutaire. Voici le lumineux aboutissement de dix années d’une merveilleuse connivence et d’une situation de confinement qui aura servi de prétexte pour voyager différemment. Rencontre avec deux peintres sonores subtils et inspirés.
musique

Quelle est la genèse de votre rencontre ? 

Mathieu Bélis : Il fallait que ça se fasse ! Et ce fut lors d’un concert d’une chanteuse indienne avec son percussionniste. On s’est vus très vite pour échanger sur nos approches musicales. Dès qu’on s’est mis à jouer, l’alliance des timbres et résonances du piano et de la flûte indienne nous a paru évidente. 

Guillaume Barraud : Une frustration est née de notre collaboration précédente, qui était plus « musique du monde », on était restés sur notre faim. Nous sommes tous les deux compositeurs et la recherche ensemble fonctionne bien. 

Comment définiriez-vous votre singularité musicale ? 

GB : On a soif d’autres approches concernant notamment le rôle de la flûte dans l’orchestration. On est vigilants à ce qu’elle ne tienne pas seulement le rôle de « chanteur » mais qu’elle prenne aussi celui de « l’accompagnateur », un rôle que nous prenons d’ailleurs tour à tour. On éprouve du plaisir à sortir les instruments de leur contexte tout en gardant l’intégrité de l’héritage. J’influe sur le son de ma flûte bansurî en jouant sur les registres basse et médium de sorte que le son finit par s’apparenter à de la flûte traversière. Je joue ici une carte très moderne au sein d’une double approche, traditionnelle d’un côté, et de l’autre, dans la création pure, ce qui me permet d’élargir le vocabulaire de mon instrument. « Filature », « Parade of Stars » en sont de bons exemples ! 

Comment avez-vous choisi vos instruments respectifs ? 

MB : Mon père est un amateur éclairé et pianiste mélomane. Je fais du piano depuis mes sept ans, des percussions et du tabla. Mon jeu pianistique est d’ailleurs très rythmique, l’aspect percussif du piano m’est essentiel. J’emploie aussi pas mal de séquences impaires pour la spécificité de leurs effets. Ça fait partie de notre goût pour le détournement ! 

GB : J’ai commencé la guitare à dix ans, mais aussi la batterie avec mon frère, ce qui m’a permis de développer la rythmique et la mélodie simultanément. Mon initiation jazz n’est venue que sur le tard. Puis il y eut une période intense de voyages, notamment en Inde, où j’ai acheté cette fameuse bansurî, une flûte traversière en bambou supposée être le plus ancien instrument de musique de l’Inde du nord. Non seulement j’ai été très marqué par le son et l’esprit du genre de musique jazz et traditionnel indo-européen du groupe shakti avec John McLaughlin, mais j’ai aussi développé mon ressenti d’instrument à Bhuj, près de la frontière pakistanaise. Je taquinais ma nouvelle acquisition lorsqu’un disciple de Hariprasad Chaurasia frappa à ma porte puis me fit rencontrer le maître. J’ai délaissé la guitare – qui ne me sert plus qu’à composer – pour me consacrer au souffle du bambou. Ce genre de musique m’a happé ! 

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Que représentait la musique alors pour vous ? 

GB : J’ai commencé la guitare pendant les repas de famille et je m’éclipsais discrètement pour en jouer. C’était lié au sentiment de profiter de ces espaces intimes. Le vocabulaire et l’instrument ont changé maintenant, mais quand je passe en guitare à la composition je retrouve ces sensations d’enfant : intimistes. 

MB : J’avais une approche familiale de la musique classique et de la composition. Le classique m’a vite frustré par rapport à des expressions profondes qui étaient muselées. J’en trouvais l’interprétation trop limitée ou codifiée. J’avais besoin d’improviser et mon rapport à la musique a profondément changé. J’ai découvert Anouar Brahem, excellent oudiste tunisien, et ça m’a touché si profondément qu’avant même de faire du jazz académique, j’ai voulu retranscrire ses cadences et ses harmonies tout de suite, de façon intuitive et autodidacte. Aujourd’hui, ce sont nos sessions improvisées qui représentent le lieu de naissance de nos morceaux. 

D’où provient votre formidable écoute réciproque ? 

MB : De la confiance mutuelle et du fait d’être en phase. Le duo piano- flûte a un côté un peu musique de chambre. Sans batteur pour marquer les structures, on est bel et bien obligés de se suivre et d’avoir par conséquent une écoute rigoureuse. 

GB : Le duo met en valeur le peu d’instruments qu’il y a ! La responsabilité est sur nos épaules. Il
y a un aspect ostinato répétitif dans la mélodie et la rythmique de nos morceaux, ça fait partie intégrante de notre vocabulaire, ça nous plaît : rien que le son me grise ! Et cette approche n’est pas pianistique. Nul besoin de rechercher la complexité dans l’harmonie, il s’agit plutôt de donner une couleur, notre musique étant assez picturale et impressionniste. D’où le titre : Estampes

« L’impression d’un morceau unique s’explique par le fait que l’on avait la même conscience de ce qu’on voulait à la fin »

Mathieu Bélis

L’album est très méditatif, on a l’impression d’une seule composition au long-cours… 

MB : L’impression d’un morceau unique s’explique par le fait que l’on avait la même conscience de ce qu’on voulait à la fin : pousser les auditeurs à retrouver l’aptitude à écouter un album entier dans toute sa longueur. 

GB : Le concept d’« album » a toujours été important pour moi : c’est un objet musical artistique, une œuvre avant tout. C’est encore notre côté vieux jeu ! Comme cela fait longtemps que nous travaillons ensemble, les fils conducteurs sont aisés à trouver. Je joue absolument la musique que j’ai envie de jouer et Mathieu également, nos choix sont intuitifs, il n’y a aucun compromis. 

Et quelle est votre part de réinterprétation, Guillaume, dans votre rapport à la flûte bansuri ? 

GB : Hors contexte musique indienne, j’essaye d’élargir l’univers, le langage de la flûte bansuri, en partant d’un discours d’improvisation modale, en utilisant la grammaire et le vocabulaire propres à l’instrument pour l’adapter au contexte vertical de la musique occidentale, avec ses grilles d’accords et ses progressions harmoniques. C’est une approche peu commune chez ceux qui pratiquent cet instrument. 

MB : Je rebondis: il y a plein de ponts avec les musiques anciennes et la musique impressionniste hybride de Debussy, ou des Ravel et Fauré qui sont, par exemple, allés expérimenter des choses ailleurs. Et puis il y a ce truc des couleurs, les gammes augmentées, des musiques très picturales qui ont influencé les compositeurs de jazz ensuite ! 

GB: C’est un sentiment, la couleur. On retrouve ça en Inde avec les « raag », ces cadres mélodiques de la musique classique hindustani, le terme en lui-même signifiant « couleur, passion, attirance ». 

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Quelle est la particularité de cette flûte ? 

GB: Elle a un son chaud et velouté très proche de la voix. J’aime beaucoup les flûtes graves car elles ont plus de profondeur et de chaleur dans l’expression. J’aime les ornements tels que les glissando pour la même raison, ils imitent les fluctuations de la voix en dégringolant d’une note à une autre. Le son de la bansurî a une dimension universelle et se rapproche de la sensation que procure la traversière. 

Mathieu, dans le contexte de cette collaboration, est-ce que vous avez adapté votre jeu pianistique ou lui êtes- vous resté fidèle ? 

MB : Je suis resté fidèle à mon jeu. Je me suis juste efforcé de rendre compte de l’espace donné avec ma propre résonance. Le piano, grâce à sa pédale droite, projette le son et le fait retentir dans toute sa dimension. J’aime faire ça. C’est dans la continuité, on s’adapte toujours un peu mais il n’y a pas de changements fondamentaux. Les choix sont juste de l’ordre de l’ajustement ou de micros détails. Pour le reste, on est à cheval sur la technique, la mélodie et la recherche de justesse globale. Le glissando est impossible au piano donc j’ai développé un savoir-faire d’imitation pour pallier. 

Avez-vous d’autres perspectives de collaboration ? 

MB : On voudrait surtout recevoir des invités sur scène, c’est stimulant, le duo, pour ça ! On pense ensuite aux rencontres : contrebasse, violoncelle, chant, et pourquoi pas de la danse, tiens ! 

GB : Voilà, en tout cas, c’est complètement ouvert ! 


ESTAMPES, GUILAUME BARRAUD et MATHIEU BÉLIS
B&B Productions, 19 €

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