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Merci, Patrons !

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Publié le

11 avril 2019

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En règle générale, la loi de l’offre et de la demande, c’est surtout celle de l’offre : nous vendre ce dont on n’a pas besoin. En matière d’emploi, c’est l’inverse : la demande prime.

 

 

En cette année pas si érotique que cela puisqu’elle voit Georges Pompidou succéder au général de Gaulle, sur l’écran encore en noir et blanc – la télé en couleur existe mais elle est trop onéreuse pour s’être répandue – Francis Bouygues se félicite et se désole à la fois.

 

Côté réjouissances de « l’entrepreneur parisien » ainsi qu’il est encore modestement présenté : « Les étrangers sont des gens qui ont beaucoup de qualités. Ils ont une qualité fondamentale pour moi employeur qui a toute ma sympathie : c’est que s’ils viennent chez nous, c’est pour travailler ».

Envers de la médaille du Travail qu’il leur décernerait volontiers : « Ils viennent avec une idée en tête, c’est d’amasser un pécule et de nous quitter quand ils auront un pécule suffisant. Donc ce n’est pas une main-d’œuvre stable et c’est une main-d’œuvre que nous ne pouvons pas former ».

 

Lire aussi : Le « Grand débat » ne tombe pas du ciel

 

La stabilité étant mère de toutes les stratégies entrepreneuriales, et en particulier de celle des bâtisseurs d’empire, il va falloir arranger ça. Mais comment ? L’année suivante, Francis Bouygues, Mayennais pure souche, élevé « chez les Curés », a trouvé la solution pour stabiliser « ces gens-là ». Il revient sur le petit écran pour l’exposer : « Si nous voulons pouvoir avoir une action de qualification auprès de ces gens-là, il faut pouvoir les intégrer socialement. […] Il faut qu’ils aient la possibilité de se marier et d’avoir des enfants. […] À partir du moment où le travailleur étranger s’implante en France et y fonde une famille, le problème est pratiquement résolu ».

 

Pour remplir le carnet de commandes, peut-être, mais pour la France, c’est justement là que le problème, le vrai, va commencer. Parce que, comme le dit le futur roi du béton sans réaliser les implications des qualités qu’il leur reconnaît aimablement, cette main-d’œuvre est « jeune » et « très solide physiquement ».

 

Bouygues dit tout haut ce que l’ensemble du patronat pense tout bas

 

En ce temps tellement lointain que même la loi Pleven n’existait pas et qu’il pouvait à loisir attribuer des caractéristiques physiques selon les origines – et le Français, il est gringalet ou il demande juste à être correctement payé pour son travail ? –, Bouygues dit tout haut ce que l’ensemble du patronat pense tout bas : « ces gens-là » ne sont peut-être pas tout à fait comme nous autres, mais ils sont tellement contents de ne pas crever de faim qu’on peut les faire trimer sans qu’ils rechignent, et, de toute façon, ils n’ont pas le choix, c’est ça ou le retour au bled. L’immigration, une chance pour le patronat.  

 

Opportun regroupement

 

Le choc pétrolier de 1973 est un coup de pas de pot. Il entraîne en 1974 des restrictions à l’entrée des travailleurs immigrés ; des sanctions plus sévères à l’égard de ceux qui emploient de la main-d’œuvre au noir.

Le regroupement familial vient opportunément « stabiliser » ceux qui sont là et le contournement de la loi, puis son « assouplissement », feront le reste, ainsi que le lobbying intense engagé lorsque Giscard songera – l’inconscient ! – à dénoncer les accords d’Evian, qui accordent un statut privilégié aux Algériens installés en France, et à procéder au rapatriement de 500 000 Algériens en cinq ans !

Au bilan du septennat giscardien, le patronat l’emportera haut la main : de 50 000 entrées légales d’étrangers avant 1974, la France passera à plus de 220 000 par an, essentiellement des Marocains et des Algériens – et des Portugais.

 

Lire aussi : Il n’y a pas d’immigrés

 

Près d’un demi-siècle plus tard, rien n’a changé. En 2012, dans le cadre d’un reportage sur « l’immigration au cœur du débat politique », La Chaîne parlementaire interroge le patron de l’Unédic.

Il déplore qu’on fasse venir bien plus d’étrangers pour raisons familiales que pour raisons professionnelles « même si les deux sont justifiées », et ajoute : « Nous, entrepreneurs, on n’est peut-être pas assez présents dans ce débat-là. […] L’économie n’a pas sa place, et en particulier les filières qui manquent d’emplois ».

Il n’est plus patron de l’Unédic : depuis l’été dernier, Geoffroy Roux de Bézieux est le président du Medef.

 

Blanche Sanlehenne

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