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Métavers : de fantasmes en baudruches

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Publié le

3 novembre 2021

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La semaine dernière, le groupe Facebook de Mark Zuckerberg est devenu « Meta ». Objectif : faire la promotion du métavers, cette réalité virtuelle, fictive et fluorescente où chacun pourra vadrouiller et consommer à souhait. Toutefois, une certaine « rationalité physiologique » de l’homme pourrait faire de ce fantasme transhumain un immense fiasco.
metavers

Vous avez remarqué comme Mark Zuckerberg ressemble de plus en plus à H.P Lovecraft ? Visage émacié, pâleur de cadavre, front légèrement proéminent, regard hanté par quelques abîmes lointains. Sauf que les abominations qui sortent de la tête du patron de Facebook sont bien réelles, ou en passe de le devenir. Confronté à une polémique douloureuse depuis la publication des Facebook Files qui ont mis en lumière des pratiques pour le moins litigieuses et un certain goût pour la dissimulation, la firme botte en touche et surfe sur la tendance qu’elle a elle-même initiée. En se rebaptisant « Meta », elle place au centre des attentions médiatiques le graal des gamers et technolâtres de tout poil : la création d’un univers virtuel persistant dans lequel les usagers pourront interagir, sans « autre limite que leur imagination » et les outils mis à disposition par les sorciers du web. Car un univers tout aussi virtuel qu’il soit sera toujours « manufacturé ».

La vidéo d’entreprise publiée par Zuckerberg la semaine dernière pour lancer le projet « Meta » en grande pompe a quelque chose de presque suranné, en tout cas pour un amateur de SF : le « métavers » n’est jamais qu’une énième déclinaison de la matrice, une vieille lubie cyberpunk inventée par les pionniers du genre au début des années 80 et popularisé tardivement par le film Matrix. La matrice, le méta-univers, la technosphère, appelez-la comme vous voulez, pourrait donc « enfin » devenir une réalité. On crédite souvent l’invention du métavers à Neal Stephenson et son roman Snow Crash (1992), mais c’est oublier que dès 1988 le jeu de rôle Cyberpunk 2020 offre la possibilité à des « netrunners » de voyager à travers une représentation polygonale du réseau informatique mondial. C’est oublier également que les univers-gigogne de Philip K. Dick regorgent de mondes factices entièrement générés par des entités démiurgiques (Le Dieu revenu du Centaure) ou par des programmes (Au bout du labyrinthe).

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Enfin, si l’on veut remonter encore plus loin, on peut attribuer à Antonin Artaud en personne la paternité du terme « réalité virtuelle », utilisé dans Le Théâtre et son Double (1938) pour décrire justement la facture éminemment « simulationnelle » et donc sur-réelle du théâtre. La généalogie du métavers est aussi à trouver dans les exercices médiévaux mnémotechniques, comme celui qui consistait à se fabriquer un « palais de mémoire » dans lequel chaque pièce serait relative à un souvenir, à un mot ou un groupe des mots, ce qui permettait de pouvoir réciter un livre entier simplement en parcourant des enfilades de pièces imaginaires.

La grande différence, c’est qu’aujourd’hui le Grand Capital tient les rênes de nos futurs espaces métaphysiques. On peut redouter une privatisation progressive de nos espaces mémoriels et de nos projections mentales : à terme, la technique toute puissante veut planter son drapeau jusque dans l’invisible. Jusque dans les interstices même du monde. Certes, on peut toujours espérer qu’à l’usure les métavers deviennent « open source », que leurs codes soient craqués et que leurs horizons factices ne soient plus dédiés à la simple consommation, mais pour l’heure ils sont pensés comme des choses privées, cadenassées, publicitaires. Le Zuckerverse n’est ainsi qu’une navrante simulation de vie pavillonnaire, une domotique intériorisée.

Le métavers pourrait bien être un immense fiasco, et montrer qu’il existe encore chez l’homme quelque chose comme une « rationalité physiologique » et qui refuse de se laisser préempter par les fantasmes sordides de quelques transhumanistes

À l’horizon 2030, n’importe qui pourra se balader virtuellement dans un univers où cohabiteront commerces en ligne, avatars d’usagers et vaisseaux-amiraux des mastodontes du net, qui ressembleront probablement à d’immenses centres commerciaux flottant comme des baudruches en pixels dans un azur fluorescent. Chacun pourra donc développer un « espace personnel », une sorte de safe space virtuel qui servira de hub et permettra de vous rediriger vers l’ensemble de vos applications, relations, sites, etc. Évidemment, le travail à distance est en ligne de mire. Vous rêviez de voir vos collègues apparaître en hologramme dans votre living room ? Facebook – pardon, Meta – va vous exaucer. Car dans l’idéal post-capitaliste des GAFAM, la sphère privée et la sphère publique seront entremêlées, hybridées, et l’espace physique ne sera plus qu’une bande passante supplémentaire destinée à processer vos performances.

Une parfaite convergence de vos réseaux, circuités par l’algorithme unique du métavers, et voilà votre métamorphose en produit parachevée, encodée à jamais dans le monde merveilleux de Zuckerberg. Pour le reste, votre avatar deviendra littéralement un nœud de divertissement et vos chatrooms ressembleront à des cours des miracles remplies d’émojis transgenres et vaguement anthropomorphes. Le futur selon Meta est d’un mauvais goût assumé.

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Pourtant, il reste une épineuse question : si nos écrivains de SF avaient imaginé que nous pourrions nous « plugger » aux univers virtuels grâce à un implant (souvent « spinal », c’est-à-dire relié au système nerveux par la colonne vertébrale), on est encore loin de pouvoir démocratiser ce genre d’intervention chirurgicale, et d’ailleurs cette technologie n’en est qu’à ses balbutiements. C’est tout juste si on arrive à relier des cafards à des Rapsberry Pi. Ce qui nous reste, ce sont donc de bonnes vieilles lunettes 3D et une paire de data gloves pour déplacer les icônes à la manière d’un Tom Cruise dans Minority Report. Un peu préhistorique et pas vraiment idéal si l’on compte passer plus d’une heure dans un environnement virtuel taillé sur mesure. Il n’est pas dit que l’homme s’harnache aussi facilement de ridicules prothèses en plastique, tout ça pour faire ses courses dans un Décathlon virtuel où il se fera servir par un bot en forme de raton laveur à plumes violettes. Pour une fois, essayons d’être optimiste : le métavers pourrait bien être un immense fiasco, et montrer qu’il existe encore chez l’homme quelque chose comme une « rationalité physiologique » et qui refuse de se laisser préempter par les fantasmes sordides de quelques transhumanistes.

Car le métavers n’est pas tant un horizon technologique fantasmatique qu’une énième intrusion dans la sphère intime et biologique, qui consistera désormais à « spatialiser » nos incursions sur le web, à les trianguler de façon pérenne, à obtenir des prébendes virtuelles, à prolonger notre géolocalisation dans une nouvelle instance commerciale. On peut légitimement imaginer que si la spatialisation du web commence, tout y sera de plus en plus payant et de plus en traçable, et que les zones « gratuites » ne seront que des vastes terrains vagues où le citoyen lambda promènera en laisse son simulacre digital, au pied des remparts en porcelaine du web 5.0. De quoi nous faire revoir à la hausse nos balcons et nos terrasses de bar.

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