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Monique Gosselin-Noat « Des héros déchirés entre le mal et la grâce »

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Publié le

7 mai 2018

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bernanos @Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

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Le romancier Bernanos paraît décalé à notre monde mais les questions qu’il pose nous assaillent toujours, même si nous n’en sommes pas conscients.

 

Le romancier de la grâce et du surnaturel est-il encore accessible à nos contemporains ?

 

Enseignante à l’université, je me suis aperçue à l’usage que beaucoup parmi mes étudiants, vaguement catholiques, recherchaient quelque chose de plus profond, et notamment des réponses au mystère du mal. Les cours que je professais sur Bernanos m’ont révélé que son œuvre était comprise même au-delà du public catholique. Bernanos peut, malgré la sécularisation de la société, répondre à de grandes questions. Mon livre est un guide pour pénétrer dans cet univers, où Bernanos met en scène la souffrance, la vie, la mort, l’amour ou l’impossibilité d’aimer. Il pose ces questions, mais ne donne pas de réponses toutes faites: il les déploie à travers ses héros déchirés entre le mal et la grâce. Nombreux sommes-nous à pouvoir y trouver un sens.

 

Ce sont des héros toujours révoltés ?

 

Oui, souvent. Par exemple, l’abbé Donissan, ce prêtre révolté de Sous le soleil de Satan, rencontre une autre petite âme révoltée, Mouchette, pur produit du matérialisme de l’époque. Une jeune fille qui demande elle-même des réponses à une vie qui n’a pas de sens, et qui croit un temps les trouver dans le grand amour. Mais lorsqu’elle se rend chez son amant, elle découvre que c’est un être aussi médiocre. Après une liaison avec un mé- decin député radical, elle éprouve une déception plus cruelle encore et après sa fausse couche sombre dans la folie. Elle rencontre Donissan : les héros se révèlent deux âmes plus fraternelles qu’on ne pouvait le croire. Mais Mouchette bouleversée par cette rencontre appelle à son secours Satan ; elle est alors véritablement possédée et se suicide. Donissan, accouru à sa demande, accepte de la porter devant l’autel où elle expire. Il est puni par sa hié- rarchie et doit s’exiler à la Trappe, dont il ressort des années plus tard transformé. Il finit par mourir dans son confessionnal, affrontant lui-même Satan dans une sorte d’ultime défi symbolique. Ces deux héros qui sont des âmes fortes récusent le monde d’alors et témoignent d’un autre monde. Les héros de Bernanos vont toujours très loin au bout de leur révolte.

 

Le romancier Bernanos combat, comme eux, le monde moderne

 

En effet, ses livres arrivent après la guerre de 14, ce cataclysme sans précédent. Bernanos qui a été combattant lui-même a pris conscience du tragique absolu. Révolté par cette guerre, il l’est aussi par le monde des années, années de jouissance, de plaisirs, de relâchement des mœurs. La société semble alors avide d’oublier la mort, de se divertir. Une génération entière a été fauchée et les enfants des combattants sont eux aussi révoltés contre les idéaux qu’on leur propose et qui ont conduit à ce cataclysme. Ils ont eu des maîtres âgés, ont été aux prises avec des mères seules, vivent dans un monde à la dérive. En 1925 se produit ainsi une vague de suicide chez les jeunes. Dans cette ambiance, Sous le soleil de Satan résonne comme un coup de tonnerre dans un ciel serein: contre le divertissement, c’est un retour vers le sens du tragique de l’existence. « Nous vivons à la surface de nousmêmes et ne rentrons en nous-mêmes que pour mourir », a écrit Bernanos. Il ne donne pas de leçons, ne fait pas d’apologétique mais il partage son expérience intime avec son lecteur, à travers les destinées de ses héros. Témoin de ce désespoir de la jeunesse, il le met en scène. Dans Un Mauvais Rêve, l’un des jeunes héros récuse la génération des pères, affirmant: « Ils nous ont donné la lampe, mais ils ont oublié d’y mettre de l’huile. » Bernanos a été bouleversé par le désarroi de cette génération.

 

Quel est pour lui ce monde d’avant 14 qui a disparu ?

 

C’était une France rurale, prospère. Après la guerre, la France est ruinée, manque d’hommes pour travailler sa terre. On entre dans une ère nouvelle. C’était aussi le monde de 1905, celui du Ralliement à la République à quoi s’est opposé Bernanos; celui des Inventaires auxquels il a assisté dans le Pas-de-Calais et contre lesquels s’est lui-même battu. C’est le temps d’un anticléricalisme militant, où des religieux sont bannis, et où d’autres ralliés célèbrent des « cultuels » invalides aux yeux de l’Église. Bernanos, lui, critique l’Église mais s’y soumet toujours, parce qu’elle est la détentrice et la dispensatrice des sacrements. Dans son catholicisme intransigeant, il considère que l’Église n’a pas à se soumettre à l’esprit du siècle, ni à une République qu’il récuse ; n’oublions pas qu’il est toujours resté royaliste. Il se sent le devoir de rappeler à l’Église qu’elle n’est pas du monde. Bernanos rejette une certaine hiérarchie catholique qu’il juge opportuniste, qui se compromet avec un monde positiviste dont le progrès est le dieu, plutôt que de rappeler la vérité du Christ. Cette recherche de la vérité est pour lui une exigence fondamentale et constante ; en témoignent ses prises de position courageuses lors de la Guerre d’Espagne. Il perdra de ce fait, après 1938, une bonne partie de son public.

 

Bernanos s’inscrit-il dans une tradition littéraire ?

 

Un peu dans celle de Balzac dont certains romans comme Le Curé de village, Le Médecin de campagne, ou encore Béatrix font place à la dimension spirituelle, voire chrétienne, du réel. Mais le romancier le plus proche de Bernanos est, à cet égard, Dostoievski. Les romans de Bernanos à travers l’expérience des héros et les histoires racontées, imposent une vision du surnaturel qui n’est pas hors de la nature mais qui en est la profondeur. Ils suggèrent l’existence d’une vérité qui ne relève pas de la seule nature. La théologie de Bernanos est négative : de Dieu nous ne pouvons dire que ce que le Christ nous en a dit. Mais il y a le Christ et ses paroles. Les héros de Bernanos vont jusqu’au bout d’eux-mêmes, ils se heurtent aux grands problèmes de l’existence : la solitude de chacun, la mort d’enfants innocents, la souffrance sous toutes ses formes, la haine. Il représente ainsi le mystère du mal et de la grâce. Le romancier regarde d’abord ses personnages de l’extérieur, sas complaisance, et parfois avec sévérité, mais il essaie peu à peu de nous faire pénétrer dans leur intériorité. Dans tous ses romans apparaît le motif, de la réconciliation de l’être avec soi-même et peut-être avec Dieu. Ce motif apparaît au plus haut point évidemment dans Dialogues des carmélites, son œuvre testamentaire. Mais déjà la dernière parole du curé d’Ambricourt avant de mourir « tout est grâce », venait clore Journal d’un curé de campagne. Ses romans manifestent la communion des saints: tel personnage apparemment perdu peut être sauvé obscurément par les mérites d’un autre. C’est le mystère de la communion des saints, sans doute difficile à saisir par le public contemporain qui ignore tout de la foi catholique .

 

Pourquoi Bernanos en finit-il avec le roman après Monsieur Ouine ?

 

C’est comme s’il était allé au bout de sa recherche du vrai dans le monde réel: dans ce roman, il se heurte au mystère du mal, tel qu’il se manifeste dans un petit village, microcosme de la France moderne dans les années trente. Le personnage de Monsieur Ouine incarne une dimension fondamentale de ce mal moderne, avec ce désir pervers de séduire ses élèves, délire de puissance, désir aussi d’approcher le surnaturel en esthète sans s’y risquer. Autour de lui, dans le village, la mort est partout. C’est un monde du mal, du mensonge, de l’absence de sens. D’où des meurtres, des suicides. Dans cette représentation d’un Mal collectif et omniprésent Bernanos a lui-même risqué de sombrer dans le désespoir. Il avait atteint là un point de non-retour. Il ne reviendra à la fiction que pour Dialogues des carmélites. Ce fut son ultime chef-d’œuvre, une tragédie sublime où la grâce avait toute sa part.

 

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