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On peut être de la génération 68, avoir grandi dans un kibboutz, côtoyé les plus grands esprits et artistes de son temps, voyagé à travers le monde, édité quelques monstres de la littérature – et ne rien devoir à Jack Lang. La preuve par l’exemple.
Ce merveilleux maître de liberté, Henry David Thoreau, disait: « Si vous voulez vraiment être chrétien, commencez par oublier de l’être. » Cette vérité vaut pour à peu près toutes les situations de la vie ; une appartenance, un idéal ne peut devenir un titre de gloire ni un mérite, ou bien c’est une aliénation, une usurpation. Et puis, il y a l’objet et le mot qui désigne l’objet. Il se trouve que j’ai rencontré dans ma vie – j’ai conscience que je le dois à l’époque – plus de crapules qui se reconnaissaient dans le mot « gauche » que dans le mot « droite ». Ma mère échappait à cette confusion : elle se moquait complètement du mot, étant une femme d’action (et la prière, où le mot et l’objet ne font qu’un, est une des formes les plus absolues de l’action). Au fond, vivre demande d’agir, et agir appelle la foi plus encore que le courage. « C’est facile d’être de gauche quand tu as le soutien de la droite », disait le Russe Dovlatov – on pourrait entendre : « de se dire progressiste quand vous avez le soutien des salauds. » Je crois, comme le grand satiriste anglais Auberon Waugh, que le monde ne se divise pas entre les personnes de droite et de gauche, les riches et les pauvres, les Blancs et les Noirs, mais entre les personnes agréables et les personnes désagréables. Et j’ai fait mienne sa philosophie : « Chercher par tous les moyens à éviter d’avoir affaire aux gens désagréables, et si par malheur vous deviez les rencontrer sur votre chemin, ne pas hésiter à leur rendre coup pour coup. »
Je parlerai de mon expérience personnelle, qui après tout en vaut bien une autre. Je suis un enfant de l’idéalisme sioniste, ce rêve des pionniers du début du vingtième siècle qui avaient en tête de bâtir un pays et d’y faire renaître un peuple qui n’avait jamais oublié la terre de ses ancêtres, tout au long de deux mille ans d’exil. Ma mère a grandi dans un kibbutz et, à vrai dire, jusque dans les années 1960, ce petit pays (de la taille d’une province historique française) était un grand kibbutz. Une paire de Levi’s était le rêve de tout Israélien qui se respectait – jusqu’à ce que le socialisme messianique s’ouvre à la mode. C’était l’aventure.
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L’aventure, c’était aussi partir, et ma mère et moi nous nous envolâmes pour la France. Je reçus, selon la volonté de mon père d’adoption, un Breton amoureux de sa patrie, ancien para des guerres d’Indochine, une éducation catholique stricte. Dans cet univers, les mots et l’objet qu’ils dé- signaient se rencontraient : il y avait un mot pour l’autorité, c’était le mot « autorité ». La comédie de la bonté théorique était exclue. Entre l’âge de treize et quatorze ans, j’ai séjourné dans un centre d’éducation et de rééducation et, là encore, l’autorité et la force physique ne trahissaient pas les mots qui les désignaient. La force musculaire, c’étaitla loi de la survie, point. Tout ce monde allait à la messe et votait pour le Général. Et je n’avais pas la moindre idée que la bannière à laquelle ils se ralliaient se nommait « la droite ».
À quinze ans, je migrai, suivant le nouveau rêve de ma mère, de Quimper à Nice. Nous passâmes, je le compris bien plus tard, du climat social de la droite catholique et somme toute laborieuse à celui de la droite affairiste des salles de jeux, du proxénétisme et de l’immobilier.
J’étais devenu un adolescent irrécupérable pour l’idéologie ambiante : le mot « gauche » était le salut proclamé à chaque carrefour
À Nice, je découvris au collège les enfants de la bourgeoisie locale, plutôt indécente, et ceux de la « classe ouvrière », avec lesquels je m’acoquinais un temps. Ma mère était ouvrière mais nous ignorions, elle et moi, que nous pussions appartenir à une quelconque classe. Il s’agissait de vivre, simplement.
Paris fut l’épreuve initiatique décisive. J’eus dès mes premiers jours dans la capitale une révélation. J’y arrivai après un tour d’Europe de plusieurs mois en auto-stop, j’étais devenu un adolescent irrécupérable pour l’idéologie ambiante : le mot « gauche » était le salut proclamé à chaque carrefour. La droite, elle, se contentait, de manière générale, d’un modeste idéal : défendre les mérites de l’argent. Bientôt, portés par le grand élan missionariste de « la vague rose », tous se mirent d’accord pour défendre cet idéal, que l’on désirait plus que tout, tout en prétendant le dédaigner. J’observai la fracture entre le geste et le mot qui le désignait : le mot sonnait faux et il fallait débusquer la vérité cachée pour restituer au geste son sens réel. On revient ici aux Évangiles et à la Bible, qui s’unissent dans le Verbe.
« Quand on a été en maison de correction, dit un jour François Truffaut, on ne peut plus jamais être de gauche. » Cette déclaration me mit en paix avec mon incapacité à me sentir de gauche, elle me donna une raison, dont je ne compris le sens profond que bien longtemps après l’avoir lue : la brutalité et l’arbitraire de ces lieux d’éducation vous nettoyaient de toutes les illusions sur toutes les utopies.
Je rencontrai à Paris, en ce début des années 1970, trois personnages qui me marquèrent par leur anticonformisme pacifique et naturel, trois esprits apolitiques : l’écrivain Raymond Queneau, le cinéaste Jean Eustache et le dessinateur et homme de théâtre argentin Copi. Tous trois étaient fondamentalement individualistes – c’est-à-dire du côté de la vie, de l’être. Ils ne trompaient pas le verbe, ils avaient une conscience artistique à laquelle ils étaient fidèles. En un mot, ils étaient fidèles au sacré.
Avec Queneau, que j’allais voir de 1973 à 1976 à son bureau chez Gallimard, nous parlions pendant des heures de la vie des saints et des passages de la Bible (Ancien et Nouveau Testament) qui m’intriguaient, mais aussi de la vie littéraire parisienne, avec son côté parfois drôle, parfois sordide. « Excusez-moi encore pour G., je n’y suis pour rien… Il a cru bon de se faire préfacer par Barthes, Foucault et Leiris… les deux premiers, on peut comprendre, mais Leiris ? » ( moue dépitée) « Et S.? Il paraît que c’est bien ? » (fusait alors un éclat de rire inimitable) « J’ai reçu une invitation pour une conférence de Lacan, vous voulez y aller à ma place ? » Le profond et discret érudit normand ne manquait pas de malice. La lecture du roman en vers autobiographique Chêne et Chien et du poème tragique Morale élémentaire m’avait éclairé sur les maux de mon époque autant qu’elle m’avait ouvert à une rédemption esthétique possible.
Est de droite qui reconnaît la vérité du péché originel. Est de gauche qui s’accroche à la théorie de Darwin
J’aimais, et j’aime toujours, Jean Eustache parce qu’il vivait dans un petit appartement modeste d’un vieil immeuble du Pont Cardinet, chez sa grand-mère, Odette, à qui il consacra un film; je l’aimais aussi parce qu’il avait été électricien cheminot, qu’il venait de Pessac avant de venir de Narbonne ; qu’il avait filmé la mémoire de son pays, la France, qui était dans ses films un grand pays, à Pessac, à Narbonne et à Paris; parce qu’il aimait Paris comme un Français de la province, dont il n’avait pas perdu l’accent; qu’il ne comprenait pas les mots d’ordre de son époque et qu’il avait été immolé par 68, lui qui au fond était un enfant de 68, le plus rebelle de tous, mais à rebours: il avait cassé la gueule à un critique. Quel cinéphile ne se souvient pas du long monologue poétique de Jean-Pierre Léaud dans La Maman et la putain, dans lequel le fragile héros Alexandre raillait « les nouveaux chevaliers du monde moderne » – les seigneurs avorteurs : une trop grande déclaration d’amour pour être comprise par ses contemporains. Eustache voulait se rapprocher le plus possible du cinéma des frères Lumière – « il y en a qui trouvent cette attitude réactionnaire, moi je trouve ça révolutionnaire », disait cet éternel amoureux.
Au cours d’un petit-déjeuner avec Copi, au café Ronsard, à Maubert, le dimanche de la dernière victoire de Giscard d’Estaing : « Pourquoi je lis Match et Le Journal du Dimanche ? Mais que veux-tu que je lise ? L’Obs ? Le Monde ? ou même Libé ? Je me contente de lire des histoires, moi aussi, tu vois, j’écris des histoires… » Je me souviens aussi de Jean Eustache lisant France-Soir, comme mon père d’adoption, au café. Ils avaient l’un et l’autre l’intelligence populaire, qui est une certaine forme de génie (le cinéma néoréaliste italien en fut l’éclatante incarnation). On ne peut être de gauche, ou de droite, que malgré soi, sans calcul, de façon naturelle. Copi, ce doux esthète anarchisant, était revenu de toutes les illusions avant l’heure. Il avait compris que le journal satirique auquel il vendait ses dessins était tristement réactionnaire – c’est-à-dire hostile à la culture et à l’Histoire – dans ses habits de libertaire enragé. Je le revois allant chercher son chèque à la rédaction, rue des Trois-Portes, à Maubert: « Tu vois, ils payent! » Et de faire l’aumône de façon effacée à qui était dans le besoin. Il avait la grâce, la délicatesse et l’intelligence artistique de l’homosexuel raffiné.
Baudelaire écrivant dans Mon cœur mis à nu : « Théorie de la vraie civilisation. Elle n’est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes. Elle est dans la diminution des traces du péché originel. » Le vrai progrès ne peut être que moral et donc individuel. Est de droite qui reconnaît la vérité du péché originel. Est de gauche qui s’accroche à la théorie de Darwin. On exagère ? Peut-être. « Mais en un temps où le monde s’éloigne de l’art avec une telle horreur, où les hommes se laissent abrutir par l’idée exclusive d’utilité, je crois qu’il n’y a pas grand mal à exagérer un peu dans le sens contraire », écrivait Baudelaire au chantre du Progrès, le ré- publicain Hugo. Adieu, gaz, vapeur, tables tournantes.
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