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Sélectron : Neuf chansons pour boire seul tant qu’il en est encore temps

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© capture d'écran youtube

La fin du confinement vous stresse ? Vous n’avez pas hâte de retrouver Marie-Jo de la compta et sa permanente tricolore ? Vous angoissez à l’idée de tous ces apéros-déconfinement qu’il faudra vous taper pour faire bonne figure ? Vous regrettez déjà votre bien aimée solitude fastueusement légitimée par le couvre-feu ? Rassurez-vous, vous avez encore quelques soirées devant vous pour dîner en slip et boire trop. Le Sélectron, toujours disposé à vous mettre dans les meilleures dispositions, vous propose neuf chansons tristes pour siroter comme un chef la liqueur de l’isolement.

 

Henry Purcell, Ô Solitude

 

Compliqué de ne pas commencer une telle sélection par cette merveille absolue, joyau de la musique vocale de Purcell. L’ostinato en do mineur s’y déploie, ciselant le velours d’un parfait écrin harmonique pour cette ode à la claustration transcendée par les vers de Saint Amant. On pense à des eaux-fortes de Rembrandt, à ces figures d’alchimistes ou de vestales esseulées dans les catabases de la conscience et dans les paysages ruiniformes d’une Vieille Europe drossée par la litanie des siècles. Incandescente, profonde, captive de sa propre profondeur, voici la bande originale rêvée pour délier l’ambroisie d’un esseulement contemplatif. On a choisi la version chantée par Nancy Argenta, sans doute l’interprète de Purcell la plus exigeante et la plus exaltée, à nous faire presque oublier qu’elle est américaine. A déguster avec un vin noir et fort, sans doute un Carignan à la robe enjôleuse.

 

Cocorosie, Gallows

 

Cocorosie, vous me direz, c’est « so 2010 » …c’est vrai qu’à l’ère de la trap suintante, leurs comptines minimalistes et xylophonées sentent un peu trop le thé vert et la résidence d’artiste à Greenwich Village. Malgré tout, ce Gallows reste un fondamental de la pop crépusculaire et vénéneuse, aussi agréable à compulser que l’album photo de votre arrière-grand-mère, celui qui sent la naphtaline et la pivoine fanée. Une authentique Chartreuse d’Aiguenoire est fortement recommandée pour faire passer la pilule.

 

 

Claudio Monteverdi, Lamento Della Ninfa

 

Monteverdi, c’est un peu le boss, non ? On n’épuisera jamais assez les madrigaux orfévrés de ce maitre absolu de la musique vénitienne, totalement hanté par la tragédie de son siècle et par les figures féminines dépossédées. Histoire de faire hurler un peu les puristes, nous avons opté pour cette version jazzifiante, admirablement chantée par la poitrinaire Roberta Mameli, un des secrets les mieux gardés de la Botte. Pour vous lustrer le gosier là-dessus, optez forcément pour un vin de paille rital typé Amarone.

 

 

Funkadelic, Maggot Brain

 

Moment légendaire :  guitariste virtuose, Eddie Hazel aurait improvisé le morceau après que l’abominable gourou Georges Clinton, abruti au LSD, lui ait suggéré d’imaginer sa mère morte puis ressuscitée…d’où cette incroyable regain d’énergie qui prend forme subitement dans une cataracte de mélancolie. Clinton lui-même avouera ne pas se souvenir de ses partis-pris tant il était défoncé pendant le mixage. Ce qui reste, c’est ce solo incroyable, réverbéré et volcanique, qui tutoie les éons… encore à ce jour un des morceaux de musique électrifiée les plus bouleversants jamais enregistrés. Gaspar Noé ne s’y est pas trompé en en faisant le leitmotiv de son terminal Love. Que boire après ce déluge de notes bleues ? Forcément un gin/triple sec servi au shaker.

 

 

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Serge Lama, Toute Blanche

 

Comment commencer sa carrière sur des chapeaux de roue : en 1965, le sémillant Serge Lama, jeune bordelais tout juste arrivé sur le marché de la chanson, débute une tournée en première partie de Marcel Amont. Manque de bol, il se vautre dans une Peugeot 404 avec son régisseur et sa petite copine du moment, Liliane Benelli, accessoirement pianiste de Barbara : tout le monde y passe sauf lui. Le pauvre Serge passera tout de même un an sur un lit d’hôpital, probablement à se demander : « Pourquoi moi ? » Il en tirera cette chanson qui ferait chialer un narcotrafiquant défoncé au Tramadol : Toute blanche, ou l’amour éternel de la Disparue. Insoutenable. Sauf avec une pinte de Vermouth.

 

 

Shannon Wright/Yann Tiersen, No Mercy For She

 

Prévoyez un sceau de prozac : lorsque Shannon Wright et Yann Tiersen, aka « pas les musiciens les plus funs du monde » se réunissent, ce n’est certainement pas pour reprendre la Compagnie Créole. Là on navigue dans des eaux très noires, désespérées, où la voix de Wright, bien loin d’être un phare dans la nuit, achève de vous perdre pour toujours dans les arrangements tourbeux du neurasthénique breton. On conseillera un cocktail bien matois pour amortir la chute, probablement un vodka/champagne réhaussé au sirop d’orgeat.

 

 

Suicide boys, Kill Yourself part 3

 

Issus de la scène punk de la Nouvelle-Orléans, reconvertis au rap après un passage douloureux par l’héroïne, les deux cousins white trash et maitres incontestés du hip hop dépressif nous livrent ici un fulgurant résumé de ce qu’ils savent faire de mieux : rimes surréalistes, flow ultra technique et envolées lyriques prêtes à faire pleurer dans les chaumières déjà dévastées par Katrina. Ambiance redneck oblige, on optera pour une bière de clochard enrichie à l’ichtyocolle et savamment tiédie sur table de camping :  8.6 IPA ou Faxe pour les plus aventureux.      

 

 

Psychonaut 4, A Song Written In Paris

 

Que serait une playlist de berceuses douloureuses sans son petit quota de black metal dépressif ? Psychonaut 4, c’est le brutalisme des préfectures de Tbilissi, la poésie du béton et des seringues qui chantent aux pieds des statues dégondées, la fragrance lointaine du soviétisme délirant. Décadent ? Même pas. Les satanés géorgiens ont puisé dans leur voyage à Paris de quoi nourrir leur musique exaltée, lyrique, romantique en diable, transcendée par des vocalises inhumaines et par un accordéon tout à fait ad hoc. Que boire pour se vautrer dans un tel déluge d’hyperthymie ? Probablement quelques citernes de Jack Daniels.   

 

 

Kylie Minogue, Confide in Me

 

Ce morceau c’est pour vous, les fluokids allaités aux mamelles jaunes et roses des années 90. Kylie Minogue n’est pas vraiment connue pour la profondeur de ses morceaux mais celui-ci est une drôle d’exception : une montée de cordes imparable et un chant éthéré qui appuie là où ça fait mal, cette bonne vieille solitude des minitels roses et des réseaux d’avant les réseaux. Kylie portait encore des mini-jupes en lamé et son cancer du sein n’était qu’un doux songe en gestation. On finira donc sur une liqueur de cerise pour se rappeler à quel point on aimait les choses sucrées.

 

 

 

Marc Obregon 

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