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Nicolas Lebourg : « La droitisation est un phénomène transatlantique »

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Publié le

17 décembre 2017

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Historien et politiste, Nicolas Lebourg est l’auteur de Faright politics in Europe (avec Jean-Yves Camus, Presses universitaires d’Harvard). Il publie ce mois-ci La Violence des marges politiques (avec Isabelle Sommier, Riveneuve). Observateur attentif de la vie politique, notamment des droites, il s’est spécialisé dans l’étude de l’extrême droite. Confrontation courtoise avec un « fafologue ».

 

Croyez-vous le clivage opposant la droite et la gauche toujours d’actualité, quand l’essentiel de la classe politique manifestait sa volonté de s’en défaire lors de la dernière élection présidentielle ?

Ce clivage demeure amplement. 2017 a été spécifique, puisque d’une part la question depuis 2015 est celle du « rassemblement » (c’est une vieille obsession française, c’était déjà la question des ligues au XIXe), et que d’autre part chacun des candidats s’est présenté comme celui qui liquiderait le « système », « l’ancien monde », etc. Une enquête d’octobre 2016 sur 17 047 sondés proposait six items pour construire un score de populisme de 1 à 5 : elle aboutissait à une moyenne de 3,9 et enregistrait les plus hauts scores parmi les personnes s’auto-positionnant certes aux extrêmes mais également au centre, ce qui contribue à éclairer la stratégie d’Emmanuel Macron.

Entre un Fillon ordo-libéral et un Hamon éco-socialiste, il a pu rassembler à la fois les modérés et des agacés. Le populisme transversal a été très bien appliqué par Jean-Luc Mélenchon, mais il a aussi pu le faire parce que l’offre social-démocrate était déconstruite et l’offre d’extrême gauche quasi-inexistante : c’est sur le champ de l’union dans la mort des gauches qu’il a pu aller au-delà.

 

Lire aussi : Elisabeth Lévy « Dans la vraie vie, le clivage Droite/Gauche n’existe plus »

 

Mais peut-on dire que l’électorat continue toujours à s’identifier à la droite et à la gauche ? Jacques Lévy a ainsi montré que les cartes électorales de François Fillon et Jean-Luc Mélenchon du premier tour de la présidentielle pouvaient se superposer, témoignant d’habitudes de vote solidement ancrées.

Il faut se souvenir que jusqu’à la Première Guerre Mondiale, le citoyen normal se fiche du clivage droite-gauche. Et quand les gens se positionnent sur cet axe, les intellectuels disent, dès les années 1920, que ce clivage est dépassé. Non seulement l’auto-identification à cet axe demeure structurante, mais elle peut même l’être au-delà de ce que les gens veulent bien verbaliser. Quand dans une enquête du CEVIPOF on présente un axe droite-gauche subdivisé en dix positions aux sondés en leur demandant de se situer, 43 % des gens qui se disent FN se positionnent sur les deux cases les plus à droite. Bref, ils disent graphiquement qu’ils sont à l’extrême droite.

On voit le décalage avec la campagne de Marine Le Pen. Et cette importance vaut même pour le champ de ruines que paraît être la social-démocratie : si vous regardez les résultats du PS, vous dites qu’elle est morte, mais si vous regardez ceux de la CFDT, pour la première fois passée devant la CGT, vous êtes obligé de convenir que votre première impression était un peu rapide.

 

Le nouveau clivage, « islamophobes » contre « islamophiles », ou « fachosphère » contre « islamogauchistes » est-il un phénomène appelé à se développer, ou un épiphénomène médiatique ?

Nous devons nous méfier du brouhaha des buzz regroupant quelques bonnes gens sur Twitter, sans quoi l’on dirait que le nouveau clivage politique se trouve entre partisans et opposants à l’écriture inclusive, ou que le nom de Cantat est le shibboleth de la société française. Un changement de clivages signifie que des groupes sociaux se sont déplacés, comme le désalignement du vote ouvrier jadis. Dans les deux dernières années, Manuel Valls a surtout désaligné l’électorat du PS du vote PS. Il tente de se trouver une utilité dans la majorité présidentielle en radicalisant encore son positionnement : est-ce que cela saisit le pays réel pour autant ?

La triangulation telle qu’inventée et exécutée par Mitterrand en 1988, c’est rassembler son camp, déporter son adversaire sur un flanc, lui rafler l’autre

Finalement, ne serait-ce pas une aubaine pour Manuel Valls que d’être rangé dans la « fachosphère » par Jean-Luc Mélenchon, un moyen d’exister médiatiquement ? 

Depuis la présidentielle de 2002, Manuel Valls a donné l’impression qu’il croyait que la triangulation consistait à faire le coucou chez l’adversaire et à fracturer son camp dans l’espoir de le recomposer. La triangulation telle qu’inventée et exécutée par Mitterrand en 1988, c’est rassembler son camp, déporter son adversaire sur un flanc, lui rafler l’autre. Cette différence explique l’écart de résultats électoraux. Si le vallsisme avait été une recette pour gagner, le PS n’eût pas été désintégré.

Certains vallsistes font comme les sarkozystes après 2012, se disant qu’« on n’a pas perdu parce qu’on est allés trop loin mais parce qu’on n’est pas allés assez loin ». C’est le même type de déni. Plus structurellement : de l’analyse des élections en Europe depuis la fin des années 1960 j’ai déduit qu’il y a une règle de l’autonomie de l’offre politique qui régule le marché électoral.

En gros : quand vous allez sur les items à propos desquels une autre offre est associée vous êtes en danger. Un exemple français  : le FN est un groupuscule quand il va sur l’anticommunisme, que les partis de droite de l’époque incarnent ; il est au zénith quand les partis de droite le plagient.

 

Manuel Valls est-il véritablement un homme de gauche ? Allons plus loin : peut-il profiter des difficultés que rencontrent les Républicains ou encore le Front National après le départ de Florian Philippot ?

Je respecte votre sympathie pour Manuel Valls, mais les cas de Chevènement en 2002, Bayrou en 2007, et Juppé en 2016 laissent à penser qu’être aimé des électeurs du camp d’en face n’est pas un viatique pour le pouvoir. Allons plus loin.

La droitisation, c’est un phénomène transatlantique entamé depuis le premier choc pétrolier. C’est un démantèlement de l’État social et de l’humanisme égalitaire au profit d’un accroissement de l’État pénal et d’une ethnicisation des questions et représentations sociales. Ce processus porte une demande sociale autoritaire qui est une réaction à la transformation et à l’atomisation des modes de vie et de représentations dans un univers économique globalisé, financiarisé, dont l’Occident n’est plus le centre. À l’est du continent européen, les démocraties illibérales qui se constituent viennent donner une forme institutionnelle à cette droitisation, et par là-même présentent un débouché politique crédible pour les populistes, et en particulier pour les extrêmes droites s’étant défaites de l’utopie de l’instauration de régimes au bénéfice d’une offre de gouvernance autoritaire.

 

Lire aussi : La Doite a-t-elle gagné le combat idéologique ?

 

Le passage d’une offre de régimes à celle de partis se constituant tels des lobbies ethno-culturels au sein d’un ordre institutionnel pluraliste démontre l’adaptabilité d’une vision du monde née au XIXe siècle, et qui a su s’adapter au contexte géopolitique fluctuant actuel. Il y a une possibilité que ça puisse marcher pour l’extrême droite, parce que la situation correspond à sa relation historique avec les crises géopolitiques (le national-populisme naît de 1870, le fascisme de 1918, le néo-populisme de 2001, etc.), et que dans la situation du monde où nous sommes la question d’une rencontre entre droitisation et illibéralisme est ouverte.

Mais si c’est envisageable, c’est que dans notre pays il est possible de constituer un consensus autoritaire rassemblant des groupes économiques qui ont des intérêts divergents. Mais donc, dans ces dynamiques, comment voulez-vous que d’ex-socialistes puissent participer autrement que comme supplétifs ?

Bien des politiques rêvent de détourner la dynamique de la droitisation à leur avantage, mais il faut comprendre les liens entre demande organiciste et crises de la globalisation depuis le XIXe siècle pour constater qu’une partie de notre personnel politique est un peu à côté de la question.

 

 

FAR-RIGHT POLITICS IN EUROPE

Nicolas Lebourg et Jean-Yves Camus

Presses universitaires d’Harvard

320 pages

25 €

 

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