Le 15 avril 2019, la France s’est arrêtée. Un frisson d’épouvante a figé une nation sidérée, abasourdie, une nation retenant son souffle face à la déchirante scène qui se déroulait sous ses yeux : un joyau, son joyau quasi millénaire s’embrasait dans un incendie gigantesque. Notre-Dame brûlait, et le cœur des Français se consumait avec elle. Tandis que les pompiers jetaient toutes leurs forces dans la bataille, tandis que l’héroïque père Fournier sauvait le Saint-Sacrement au péril de sa vie, des milliers de Parisiens confluaient vers les berges de la Seine pour y prier à genou.
Ils offrirent alors au monde un spectacle presque irréel, celui d’une piété populaire ressurgie des temps anciens, d’un élan mystique que l’on croyait à jamais cantonné aux images d’Épinal des vieux livres d’histoire. Sur leurs visages se mêlaient les stigmates de l’angoisse, de la stupeur et du deuil. Ces visages avaient des yeux perdus dans la fournaise ardente. Et pourtant ces visages avaient des bouches, et ces bouches chantaient l’espérance. Elles chantaient, implorant l’aide mariale sur des airs inlassablement psalmodiés, qui montaient vers le ciel crépusculaire jusqu’à se fondre dans la nuit.
Et le miracle advint. Forgée par la sueur et le génie de nos pères, Notre-Dame a tenu
Le pays tout entier, la chrétienté toute entière se sont joints à Paris dans une formidable communion, suppliant en chœur la vieille dame suppliciée de ne pas s’effondrer tout à fait. Et le miracle advint. Forgée par la sueur et le génie de nos pères, Notre-Dame a tenu. Ses immarcescibles fondations ont résisté au brasier infernal. Le temps était alors venu de panser les plaies, d’apaiser les cœurs et de restaurer l’édifice dans sa splendeur originelle. Las ! À peine délivrée des flammes, la cathédrale était aussitôt exposée à un autre péril : la mégalomanie présidentielle. Par un communiqué du 17 avril, Emmanuel Macron affligeait encore une fois les Français en formulant le projet d’un « concours international » ouvrant la voie à un « geste architectural contemporain ».
Il n’en fallait pas davantage pour attiser la rapacité obscène d’une caste jamais avare d’ignominies : celle des grands architectes de notre époque. En quelques heures, l’on voit naître une foultitude de projets plus abracadabrantesques et hideux les uns que les autres, entre rooftops végétalisés et flèches de verre fluorescentes. Les apôtres de la laideur se déchaînent, truffant leurs projets de vocables « écolos » ou « inclusifs », et en un siècle où le pire semble toujours certain, la France tremble à nouveau pour Notre-Dame.
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Tandis que Mgr Aupetit tance un chef de l’État incapable du moindre « petit mot de compassion pour la communauté catholique » et lui fait savoir qu’une cathédrale « bâtie au nom du Christ » n’est « pas un musée », nombre de catholiques rappellent au président que Notre-Dame n’est pas non plus un temple à la gloire de Jupiter : c’est la maison de Dieu, et l’Église devrait être consultée sur son sort. Le médiatique fondateur de La Tribune de l’Art s’émeut du projet macronien, de même que l’architecte en chef des bâtiments historiques.
Et lorsque ce dernier se voit intimer l’ordre de « ferme[r] sa gueule » par le général Georgelin en novembre, les partisans d’une reconstruction à l’identique s’inquiètent derechef : cela sent définitivement le roussi pour la cathédrale. Après l’incendie, l’humiliation. C’était donc acté : Notre-Dame devait être souillée, avilie, affublée d’une balafre postmoderne.
Notre-Dame sera finalement restaurée telle quelle. Dans cette affaire, la médiocrité présidentielle aura sans doute joué un rôle providentiel
Dès lors, après des mois de crise sanitaire au cours desquels le coronavirus a monopolisé l’actualité hexagonale, l’annonce élyséenne de la semaine dernière retentit comme une heureuse et surprenante nouvelle : Notre-Dame sera finalement restaurée telle quelle. Dans cette affaire, la médiocrité présidentielle aura sans doute joué un rôle providentiel. Depuis le début, Emmanuel Macron tenait en effet à ce que le chantier fût achevé pour les Jeux Olympiques de 2024.
Une telle exigence en dit long sur l’idée que le chanoine de Latran se fait de son joyau national : celle d’un monument touristique, et rien de plus. Toujours est-il que l’incapacité de l’exécutif à mettre prestement en œuvre son fichu concours d’architectes l’a probablement conduit à choisir ce qui constitue – pour lui – une solution de facilité : puisque les JO se rapprochent à mesure que le temps s’écoule, puisqu’il faut décider dans l’urgence, alors Notre-Dame reprendra sa forme d’antan – faute de mieux.
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Dans les faits, il faudra sans doute bien plus de quatre ans pour achever l’ouvrage, mais qu’importe ? La décision est prise, là est l’essentiel ! Les aléas de chantier peuvent bien s’accumuler : dans cinq, dix ou quinze ans, les artisans français auront prouvé au monde que dans leur pays, il y a encore quelques gaillards qui n’ont pas oublié leur savoir-faire ancestral, il y a encore des apprentis et des contremaîtres capables d’orner les villes de splendeur, il y a encore une culture artistique et laborieuse. Oh ! certes, d’aucuns se lamenteront d’un choix qui contredit le « sens de l’Histoire », d’autres railleront le « manque d’audace » présidentiel…
Pour une fois que le camp des fossoyeurs perd une bataille, nous supporterons sans mal ses jérémiades. Nous les supporterons d’autant mieux que cette décision est une triple victoire : pour Paris, pour la France, et bien sûr pour l’Église.
Tant pis si ce ne sont plus les chênes de Saint Louis ni la flèche d’origine : en contemplant une charpente calquée sur celle de jadis, le visiteur sera replongé au temps des bâtisseurs
Paris évite une énième défiguration. Son cœur historique, l’île de la Cité, demeurera préservé. Le lieu où sainte Geneviève rassembla ses ouailles pour protéger la ville d’Attila ne ressemblera pas demain à un panoptique bariolé, à un salmigondis disruptif. Quant aux touristes, ils seront ravis de découvrir la « Forêt »– s’ils y ont accès ! – et la flèche de Viollet-le-Duc. Tant pis si ce ne sont plus les chênes de Saint Louis ni la flèche d’origine : en contemplant une charpente calquée sur celle de jadis, le visiteur sera replongé au temps des bâtisseurs ; en admirant la toiture restaurée, il verra avec quel sens de l’harmonie le siècle de Hugo a apporté sa pierre à l’édifice gothique. Faute de voir le matériau d’origine, il se le représentera par son imagination et par l’atmosphère du lieu : c’est bien mieux que rien.
Si Paris est préservée dans sa forme, dans sa chair, toute la nation l’est dans son âme. Notre-Dame est l’un de nos symboles. C’est le point zéro des routes de France, c’est l’un des trois édifices cardinaux de notre histoire religieuse – aux côtés de la cathédrale de Reims et de la basilique Saint-Denis. C’est surtout un lieu cher aux Français, un lieu consubstantiel à leur identité nationale – en témoigne l’émoi qui étreignit le pays tout entier quand l’horrible brasier dévorait la charpente.
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L’Église est pour sa part raffermie dans son esprit. Si toutes les églises consacrées sont égales sur le plan du dogme, elles ne le sont pas au regard de l’Histoire. Le catholicisme se nourrit d’une solennité liturgique et esthétique, fruit d’une sédimentation de vingt siècles. De même qu’un chant grégorien résonnera toujours avec une plus grande intensité mystique qu’un mièvre cantique composé par une dame patronnesse progressiste, l’humble chapelle romane et la grandiose cathédrale gothique sublimeront plus aisément les âmes des fidèles que les mornes églises de béton gris qui poussent dans nos villes nouvelles.
Des artisans des quatre coins du pays vont s’unir dans un chantier aussi immense qu’exaltant, sous les yeux d’une France qui, un soir d’avril, s’est souvenue de son baptême. Puisse-t-elle ne plus jamais l’oublier
Quiconque a déjà assisté à une messe à Notre-Dame, quiconque a déjà senti le souffle de mille ans de foi emplir la cathédrale lors de l’office, quiconque a déjà admiré la splendeur de ses voûtes et la lumière filtrée par ses rosaces ne pouvait se résoudre à la voir livrée aux VRP en baies vitrées de l’architecture contemporaine.
Ainsi donc, Notre-Dame sera reconstruite à l’identique : réjouissons-nous ! Des artisans des quatre coins du pays vont s’unir dans un chantier aussi immense qu’exaltant, sous les yeux d’une France qui, un soir d’avril, s’est souvenue de son baptême. Puisse-t-elle ne plus jamais l’oublier.





