Comment l’administration française a-t-elle évolué sur la question nucléaire depuis Nicolas Sarkozy?
Dès son élection à la présidence de la République en 2007, Nicolas Sarkozy a transféré au ministère de l’Environnement la compétence sur l’énergie. Ce choix organisationnel a pesé sur la politique énergétique de la France pour plusieurs raisons. Le ministère de l’Environnement a toujours vu les énergies sous l’angle de leurs nuisances environnementales avérées ou possibles et non comme une industrie nécessaire et stratégique. L’idéologie ou le parti pris antinucléaire ont acquis une influence dominante dans la plupart des services de ce ministère depuis 25 ans. Des ministres plus ou moins ouvertement antinucléaires ont été très majoritairement à la tête de ce ministère durant ce quart de siècle.
Nicolas Sarkozy candidat ayant signé le pacte écologique de Nicolas Hulot, le Grenelle de l’environnement en a découlé. À cette occasion, toutes les ONG antinucléaires ont pesé sur les choix énergétiques français en faveur du développement des énergies renouvelables (ENR) au détriment de l’énergie nucléaire.
Quel impact le lobbying anti-nucléaire allemand a-t-il eu en France et en Europe ? Quels intérêts représente-t-il ?
Le lobbying anti-nucléaire allemand a conduit d’abord le chancelier Gerhard Schröder (SPD) à décider en 1998 que l’Allemagne ne développerait plus d’usage de l’énergie nucléaire. L’Allemagne se désengage alors du projet franco-allemand d’EPR (European Pressure Reactor) lancé avec la France en 1992. Le même lobbying, pour la même raison politique de ménager la possibilité d’un accord de grande coalition avec les Verts, a conduit la chancelière (CDU) Angela Merkel à décider en 2011 de la sortie du nucléaire fin 2022. Elle a profité de l’émotion post Fukushima, mais elle a confirmé plus tard qu’il s’agissait d’un choix politique et non d’un choix de sûreté.
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Dès lors le lobbying anti-nucléaire des ONG sur les instances européennes s’est trouvé un relais politique puissant avec l’Allemagne et plusieurs autres États membres. Ce lobbying a fait que l’Union européenne a multiplié les mesures favorables aux énergies non-renouvelables et tout fait pour pousser tous les États membres à sortir comme l’Allemagne du nucléaire.
La France, dont les intérêts industriels et les atouts climatiques sont nucléaires, ne s’est pas mobilisée pour défendre ses intérêts. Et elle ne peut qu’espérer que la taxonomie européenne de la finance verte, qui a inclus difficilement et in extremis le nucléaire sera ratifié par le Parlement européen, au même titre que le gaz qui émet pourtant 70 fois plus de CO2 que le nucléaire par KWh d’électricité produit.
En France, le lobbying anti-nucléaire porté par les ONG et, l’écologie politique des Verts puis d’Europe Écologie les Verts (EELV) a exigé dans les accords de gouvernement passés avec le Parti socialiste des mesures d’affaiblissement du nucléaire en vue d’en sortir. En 1997, Lionel Jospin concède à ses alliés la fermeture du surgénérateur Super Phénix, réacteur de quatrième génération utilisant comme combustible les déchets des réacteurs des générations précédentes. La France avait alors 20 ans d’avance.
En 2012, c’est François Hollande qui cède à ses alliés d’EEV sur la fermeture de la centrale de Fessenheim et la réduction d’un tiers du parc nucléaire avant 2025.
« La fermeture de Fessenheim est une décision politique résultant d’un accord entre Emmanuel Macron et Nicolas Hulot »
En 2017, c’est Emmanuel Macron qui cède à Nicolas Hulot et aux anciens EELV qui l’ont rallié. Il reprend le projet énergétique antinucléaire de François Hollande et va même plus loin en arrêtant le projet de surgénérateur expérimental Astrid en 2019 puis les deux autres réacteurs de Fessenheim en 2020. Une décision purement politique ruineuse, une grave faute industrielle et climatique que l’actualité géopolitique vient hélas alourdir.
Le lobby antinucléaire a trois composantes: une composante idéaliste ou idéologique, une composante industrielle des fabricants de machines tous étrangers, et une composante financière et gazière. Financière car l’électricité produite par les énergies non renouvelables (ENR) est injectée prioritairement sur le réseau, elle est préachetée à un prix et sur une durée tous deux garantis, c’est donc un placement sûr et avantageux. Gazière car l’intermittence de production électrique des ENR exige de doublonner les capacités installées par des centrales pilotables à gaz pour pallier l’intermittence.
Pourquoi a-t-on fermé Fessenheim?
C’est une décision politique résultant d’un accord entre Emmanuel Macron et Nicolas Hulot. L’Autorité de sûreté nucléaire avait en effet affirmé que la centrale était d’une sûreté irréprochable et aurait pu fonctionner encore 10 ou 20 ans. Le coût de cette fermeture a été estimé à 10 milliards d’euros, et c’était avant l’explosion du prix de l’électricité.
Au-delà des conséquences financières pour l’État, pour EDF et pour les collectivités locales, les conséquences climatiques sont très lourdes: une dizaine de millions de tonnes de CO2 émises en plus chaque année, la France important l’électricité manquante d’Allemagne où elle est largement produite par du charbon et du gaz. Les 1 800 MGW pilotables de Fessenheim manquent et manqueront cruellement.
Emmanuel Macron a annoncé la possible construction de six EPR d’ici 2040. La France possède-t-elle toujours le savoir-faire pour réaliser un projet de cette ampleur ?
Les lourdes difficultés rencontrées sur le chantier de l’EPR de Flamanville justifient cette question. Effectivement, en cessant de construire pendant de nombreuses années de nouveaux réacteurs sur son sol, en laissant partir en retraite des ouvriers, techniciens et ingénieurs expérimentés, la filière a perdu un précieux savoir-faire grâce auquel la France a pu construire un parc de 58 réacteurs en vingt ans, et disposer d’une électricité fiable et bon marché.
Heureusement la filière a reconstruit progressivement son savoir-faire, elle a tiré les enseignements des sévères déconvenues du prototype de Flamanville : deux EPR de conception française fonctionnent en Chine, un autre vient d’entrer en service en Finlande et une paire est en construction à Inkley Point en Grande-Bretagne.
Les EPR 2 qu’EDF propose de construire tirent les leçons des échecs et des expériences des autres EPR, et la filière saura répondre à une commande à condition qu’elle soit définitive et d’une ampleur à la hauteur des besoins énergétiques futurs décarbonés réels.
Le changement de politique énergétique a été une très grave erreur: il coûte et coûtera très cher. Comme l’a dit l’Autorité internationale de l’énergie (AIE) en 2021, le nucléaire est un atout majeur pour la France et pour le climat. Il l’est encore davantage avec la crise du gaz profonde et durable dans laquelle le monde est entré en 2021, une crise que le conflit en Ukraine rend encore plus inquiétante, une crise dont les conséquences seront particulièrement lourdes en Europe, en raison de ses choix énergétiques.





