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Odeur du temps : la parfumerie de la maison

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Publié le

1 mai 2023

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Chers lecteurs, ne vous cantonnez plus à vos toilettes. Il faut parfumer votre salon, votre chambre et votre cuisine. Parfumez avec frénésie ces meubles inertes et cette atmosphère invisible. Car de nos jours, tout est personnalité, y compris les chaises et les tapis. Le « parfumalisme » (on croirait du Geoffroy de Lagasnerie) se répand dans les foyers. La nouveauté ? Elle réside dans l’affirmation d’une identité régionale. À l’heure de la mondialisation, les parfums de nos terroirs se frayent un chemin. L’odeur de la terre surgit grâce à de courageux artisans.
Parfum

Par quoi commencer ? Par soi pardi ! L’auteur de ces lignes, oh combien prometteuses, compta parmi les premières victimes du Covid en mars 2019. Remarquant qu’il n’avait désormais ni goût ni odorat, il prit conseil auprès de son médecin de famille. Ce dernier accoutré comme un sauveteur de Tchernobyl, lui confirma qu’il avait décroché le pompon: « C’est le Covid à 100 % ». Le choc émotionnel une fois encaissé, l’auteur de ces lignes vit l’avantage d’une telle infirmité. Les mauvaises odeurs de son local à poubelles avaient disparu.

Ah la belle époque où nous étions enfermés ! Libérés du mouvement et des importuns, notre chez-nous devint l’horizon indépassable. Il était temps de décorer, de bricoler notre petit nid. L’odorat revenu, il fallait que cela sente bon. Depuis le confinement, le marché des parfums d’intérieur connaît une forte croissance: 6,5 milliards d’euros en 2021, il devrait atteindre 10 milliards en 2029. Cette croissance est due en partie à l’apparition des classes moyennes en Inde et en Chine. Globalement, le parfum d’ambiance est porté par la tendance du mieux vivre chez soi.

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La parfumerie d’intérieur a gagné les magasins et les bureaux. On réduit aujourd’hui le stress en diffusant des odeurs saines et apaisantes. Certains créent pour les enseignes des signatures olfactives que l’on appelle « logolf » (logo + olfactif). Le consommateur mémorise la marque par une odeur particulière ce qui stimule les ventes. Les mauvaises odeurs ne sont donc pas une fatalité. Dans le milieu hospitalier, les senteurs anxiogènes sont couvertes par des diffuseurs d’huiles essentielles. Dans les parkings, des parfums frais chassent l’odeur des pots d’échappement.

Le Covid-19 et la fermeture de nombreux points de vente ont bouleversé le marché des parfums d’intérieur. De nombreux fabricants locaux ont émergé. Ils répondent aux désirs des consommateurs de parfums sains et locaux. Amanda de Montal est originaire de Gascogne. D’une héritière de Cyrano et du capitaine d’Artagnan, on s’attendrait à voir une petite noiraude à l’accent rocailleux. Surprise ! Amanda est une grande blonde élancée, née en 1977 d’une mère allemande. « Mes parents se sont séparés lorsque j’étais enfant. Mon père ne sachant quoi faire d’une fille, prit l’habitude de me faire visiter les caves de notre château familial. C’est dans les chais que j’ai appris l’amour de l’armagnac et de la France ».

La petite Amanda développe un nez au contact de la multitude aromatique. « Entre zéro et quarante ans, l’armagnac développe toute une palette d’arômes. Alcool blanc au départ, il devient floral pour arriver à des notes boisées ». De son nez, Amanda en fait alors un métier. Elle travaille quelques années chez l’Oréal puis vit une vie d’expatriée au Brésil avec son mari. À quarante ans, elle revient en France pour renouer avec ses racines. « Nous sommes issus d’une région magni!que que beaucoup appellent la Toscane française. Les températures sont clémentes, la vue sur les Pyrénées est exceptionnelle, les monuments comme l’Abbaye de Flaran sont uniques. Pourtant nous avons une mauvaise réputation ».

DEPUIS LE CONFINEMENT, LE MARCHÉ DES PARFUMS D’INTÉRIEUR CONNAÎT UNE FORTE CROISSANCE: 6,5 MILLIARDS D’EUROS EN 2021, IL DEVRAIT ATTEINDRE 10 MILLIARDS EN 2029

Amanda de Montal se lamente de la caricature du Gascon faite dans le film Le Bonheur est dans le pré. Un paysan sirotant de l’armagnac, coiffé d’un béret. L’image d’une région arriérée est confortée par l’absence de communications modernes. Pour atteindre en train la Gascogne, il faut transiter par Toulouse ou par Agen. Un bel exemple du Paris et le désert français ! « Je me suis donné une mission: faire la promotion de ma région. Raison pour laquelle, j’ai décidé de signer mes produits: Amanda de Montal, Parfum de Gascogne. Il est fondamental pour moi qu’une marque possède des racines géographiques. La mondialisation folle a des limites ».

Pour défendre la Gascogne, Amanda crée en 2017 sa marque de parfums. Elle produit aujourd’hui des bougies, des diffuseurs et des parfums d’intérieur en vaporisateur. « Je souhaite que mes diffuseurs soient aussi de beaux objets de décoration. Le parfum est recueilli dans un verre épais carré. Cette forme cubique me rappelle les encriers d’écoliers d’autrefois. Cinq à huit bâtons sont plongés dans le liquide afin de diffuser la senteur par capillarité ». Le diffuseur est devenu le produit phare de la collection. Car pour des raisons de sécurité, les hôtels et les bureaux interdisent l’utilisation de bougies parfumées.

« Il était très important pour moi, de créer une marque écoresponsable » précise Amanda de Montal. Tous les parfums de sa marque sont en effet rechargeables. « Les États-Unis sont devenus rapidement notre premier marché. Les Américains apprécient la qualité française, ils sont par ailleurs très en avance dans les pratiques écoresponsables contrairement aux Européens. » Les différences de goût sont culturelles: les Américains adoptent les senteurs sucrées (vanille ou chocolat). Les Français préfèrent les parfums frais comme la fleur d’oranger ou les tonalités forestières.

« Comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 258 variétés de fromage » disait, non sans humour, le général de Gaulle. Il aurait pu ajouter aussi la multitude de parfums. Car la France est admirée dans le monde entier pour la diversité de ses paysages et pour l’odeur de sa terre. Dans ce Tour de France des parfums, arrêtons-nous en Ardèche, chez Sammy-Pascal Bahr et Valérie Planforet. En 2016, l’usine de cosmétiques dans laquelle travaille Sammy-Pascal ferme. Il décide à 45 ans de se lancer dans l’aventure d’une création de marque. Ce sera la maison Anne-Pauline.

«Il est fondamental pour moi qu’une marque possède des racines géographiques. La mondialisation folle a des limites»

Amanda de Montal

Féru de généalogie, Sammy-Pascal découvre l’existence de son arrière-arrière-grand-mère, Anne-Pauline née en 1867. « Son extrait de naissance porte la mention: née dans la grange. J’ai tout de suite été touché par son itinéraire de vie. Mariée à 16 ans, elle perd son !ls durant la Grande Guerre. Il est important de savoir d’où l’on vient. L’histoire permet de se forger une identité. »

Né dans une ferme, Sammy-Pascal est issu d’une longue lignée d’Ardéchois. Ses ancêtres sont descendus des montagnes pour trouver du travail dans le bassin de Montélimar. « Comme le gros de la population française, nous venons de la terre. J’ai grandi dans une ferme et croyez-moi, on y mange très bien. » Aujourd’hui Sammy-Pascal dirige avec sa femme Valérie la maison Anne-Pauline. Dès la création du projet, le couple a souhaité maîtriser le réseau de distribution. Ils sont propriétaires de deux boutiques (Arles et Montélimar). « Nous voulions une relation directe entre le producteur et le consommateur ».

L’attachement à la terre, aux traditions et à son identité est une préoccupation partagée aux quatre coins de la terre. Parfumer votre maison avec une fragrance fleurie d’Okubo (Alpes japonaises) ou une senteur de Jin Ze (village proche de Shanghai) est la mission de Christèle Jacquemin. Originaire du Gard, elle a la passion des voyages. Il y a vingt ans, elle part travailler à Murcie, capitale du parfum en Espagne. « Mon poste de responsable commercial m’a permis de voyager dans une cinquantaine de pays. Je me suis aperçue que les cosmétiques étaient très liés aux cultures des pays. Particulièrement à la culture culinaire. La peau prend l’odeur de ce que l’on mange. En Afrique, en Inde et en Asie, la nourriture épicée induit des parfums puissants. En Amérique Latine, le marché est sous influence espagnole, on consomme davantage d’eau de Cologne à base d’agrumes (orange, mandarine) ».

Depuis 2017, Christèle Jacquemin parcourt le monde pour sa propre marque de parfums d’intérieur. Elle rapporte d’Himalaya, d’Espagne ou du Japon des parfums qui ont marqué ses voyages. Elle illustre les senteurs par de belles photos abstraites, vendues sur son site. « Mes parfums ont des racines, ils ont une identité géographique ». La vie est un univers d’expériences. Or chacune d’entre elles a son odeur. Celle d’un local à poubelles exprime au-delà des mots, un état d’âme bien différent de celle d’un champ de lavande. Au-delà des mots et de la conscience, là où se situe le poète.

« J’ai cueilli ce brin de bruyère / L’automne est morte souviens-t’en / Nous ne nous verrons plus sur terre / Odeur du temps brin de bruyère / Et souviens-toi que je t’attends » -Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913.

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