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[Idées] Olivier Boulnois : la conversation de saint Paul

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Publié le

20 mai 2022

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Lire les épîtres de saint Paul en philosophe : voilà le pari tenu par Olivier Boulnois dans ses conférences pour la prestigieuse Chaire Étienne Gilson de l’Institut catholique de Paris, qui sont aujourd’hui publiées.
SaintPaul

Le sous-titre de votre livre est « introduction à l’essence du christianisme ». Qu’entendez-vous par là ? Pourquoi choisir la figure de saint Paul pour y accéder ?
Vous mettez le doigt sur le cœur du paradoxe : Paul de Tarse est juif, il écrit ses Épîtres avant que la nouvelle foi chrétienne se sépare du judaïsme. Mais précisément, il nous donne accès à l’essence du christianisme, parce qu’il nous dévoile l’expérience originelle des nouvelles communautés « messianistes » (c’est le sens du terme grec christianos). Partir de cette expérience primitive, c’est partir d’en bas et non d’en haut, c’est partir de l’existence de celui qui adhère au Messie (en grec, Christos), et non de la « chrétienté »: de l’histoire du christianisme ou de sa théologie. Chez Paul, nous voyons ce que signifient les concepts fondamentaux de l’existence croyante : l’imminence du règne du Messie, l’existence dans le monde, la tribulation, le combat contre le mal, l’éthique de la charité, etc. Le paradoxe est que nous déchiffrons cette expérience « chrétienne » à partir d’un penseur juif qui adhère au Messie. Mais ce paradoxe est au fond celui du christianisme tout entier: il provient du judaïsme et il a son centre dans le judaïsme.

Saint Paul situe au cœur de son discours la « parole de la Croix », qui est sagesse de Dieu et folie pour le monde. Quel est l’effet de cette parole sur la philosophie ?

Subvertit-elle toute sagesse, ou bien peut-elle s’articuler avec la philosophie ? On comprend souvent cette expression comme une critique des philosophes. Mais Paul ne parle pas de philosophie. Et tous les savoirs sont concernés par sa critique, à commencer par la rhétorique, qui est l’art de régner par la parole. Paul n’est donc pas du tout un antiphilosophe. Il faut vraiment croire que la philosophie est le centre du monde pour imaginerque quelqu’un qui n’en parle pas est un antiphilosophe ! Ce que critique Paul, ce sont les prétendus savants, qui usent de leur éloquence pour se faire des disciples, et qui divisent la communauté autour de différents maîtres. Ce qu’il veut rappeler, c’est qu’il n’y a qu’un seul maître, le Christ, que seule sa parole a du poids, et que c’est autour de lui qu’il faut se rassembler si l’on veut que la communauté reste unie. Paul reprend donc la position de Socrate devant les sophistes: il ne s’agit pas de faire étalage de savoir, mais d’avouer son ignorance. Et ainsi, d’être fidèle à l’événement fondateur, un événement atroce, innommable, scandaleux : la crucifixion du Messie.

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En quoi l’événement de la venue du Messie en la personne de Jésus bouleverse-t-elle aux yeux de saint Paul la temporalité humaine ? Que signifie l’espérance dans laquelle vit le croyant ?

Paul attend la venue imminente du Messie, qui instaurera le règne du bien. Mais contrairement aux spéculations apocalyptiques qui naîtront plus tard, il insiste sur l’idée que sa venue sera soudaine, imprévisible : il viendra « comme un voleur dans la nuit », au moment où on s’y attendra le moins (I Thessaloniciens 5, 2). Du coup, chaque instant de notre vie a une importance absolue, car il peut être celui où le Christ arrivera. Il nous faut donc vivre, selon la belle formule de Proust, en dignes prédécesseurs de celui que nous serons. L’attente de la fin des temps ne doit donc se transformer ni en angoisse ni en passivité : elle engage chaque homme à travailler, dès maintenant et avec sérénité, elle l’incite à faire tout le bien qu’il peut, pour que la venue du Messie le trouve au service des autres hommes.

Vous montrez que la doctrine de « péché originel » est moins paulinienne qu’augustinienne. Comment dès lors le problème du péché se pose-t-il chez saint Paul ?

Le concept de « péché originel » a pour but d’expliquer une énigme : si Dieu est bon, et s’il a créé l’homme bon, pourquoi le mal règne-t-il autour de nous? Chez Augustin, ce concept réunit deux idées. La première, c’est le premier péché : au commencement de l’histoire, Adam a cédé au vertige de sa propre liberté, il s’est préféré à la Loi de Dieu et il a péché. La seconde, c’est la transmission héréditaire du péché : les enfants d’Adam sont enclins au mal parce qu’ils héritent du péché dès leur naissance. Mais chez saint Paul, nous n’avons que la première idée : le premier péché d’Adam a fait entrer le mal dans le monde, et avec lui, la mort (Romains 5, 12). Ce qui est transmis héréditairement, c’est la mortalité. Mais nous avons notre part de responsabilité dans le péché : nous naissons dans un monde où le mal est déjà là, autour de nous, mais par entraînement ou par imitation, c’est chacun de nous qui répète, pour lui même, la faute d’Adam. Chez Paul, Adam est l’archétype de l’humanité : tout homme reproduit dans sa vie ce qu’a fait le premier homme. C’est un archétype parce qu’il est le contre-modèle du Christ: il a fait entrer le mal dans le monde, mais le Messie, Jésus, a vaincu le monde et rétabli le bien.

« Ce que critique Paul, ce sont les prétendus savants, qui usent de leur éloquence pour se faire des disciples, et qui divisent la communauté autour de différents maîtres »

Olivier Boulnois

Les débats au XXe siècle autour du théologico-politique (Schmitt, Benjamin, Taubes, etc.) ont souvent interprété le messianisme comme subversion ou désactivation du politique. Comment saint Paul conçoit-il le rapport du chrétien au monde, en particulier dans sa dimension politique ?

Je ne mettrais pas Schmitt et Benjamin dans le même sac. Schmitt croyait que l’attente de la fin des temps paralysait les chrétiens, et qu’il fallait donc une institution forte, l’État, pour installer un ordre durable avant cette fin des temps. Il s’appuie sur la Seconde Épître aux Thessaloniciens: l’auteur de cette épître pense que, juste avant la fin, le mal règnera, mais que cela n’arrive pas encore, parce qu’il y a un mystérieux principe qui le retient. Or ce principe de rétention, pour Schmitt, c’est l’Empire romain (puis le Reich allemand). Cela me fait penser à la légende du Grand Inquisiteur chez Dostoïevski: le système politique prétendument chrétien fonctionnerait encore mieux sans le Christ; si le Christ revenait pour annoncer la fin des temps, il faudrait le recrucifier. Pourtant, le point de départ de Schmitt est faux : Paul souligne, dès la Première Épître aux Thessaloniciens, que l’attente de la fin des temps n’est pas paralysante, mais qu’il faut travailler sans cesse, agir en faveur des autres. La charité est un effort, ce n’est pas une grâce reçue passivement. Quant à Benjamin, il y a chez lui une conception messianique de la révolution. Chacun peut espérer que ce monde injuste prendra fin, et chaque instant est une porte par laquelle le Messie peut arriver. Il y a là une suggestion très stimulante : nous venons de voir que, pour Paul, l’existence du croyant est bien l’attente du Messie, qui polarise sa vie et son action. Mais sur deux points, Paul ne suivrait pas Benjamin. Premièrement, il ne faut pas tout attendre de la révolution messianique : dans le temps de l’attente, il nous revient de faire ce que nous pouvons pour le bien d’autrui. Deuxièmement, Paul professe une loyauté sans faille envers les institutions politiques. Quels que soient ses défauts, la paix romaine permet au moins l’annonce du Christ et le développement des premières communautés. Paul n’est pas un zélote. Pour lui, la venue du Messie est bien plus fondamentale qu’une révolution politique. Il n’imagine donc aucune justification religieuse de la révolution. Mais il n’exclut évidemment pas que les croyants, à l’intérieur du cadre politique qui leur est imposé, œuvrent pour le bien commun.


L’apôtre des sages

Sans doute les épîtres de saint Paul ont-elles profondément influencé la philosophie, jusqu’à Freud, Nietzsche et Heidegger, à l’époque contemporaine. Mais il se pourrait que les interprétations successives ne rendent que partiellement compte de la pensée paulinienne. C’est à l’exhibition de la pensée originelle et originale de saint Paul qu’Olivier Boulnois s’attache dans cet ouvrage magistral. Il apparaît que l’homme de Tarse est le premier penseur d’une pratique, d’une expérience tout à fait singulière des premiers disciples du Messie Jésus. L’événement messianique dont ils vivent bouleverse de fond en comble la structure de leur vie. Se font jour une nouvelle manière d’être, un autre temps, une autre éthique, et même un autre « moi ». La philosophie ne sera désormais plus jamais la même.


Saint Paul et la Philosophie. Une introduction à l’essence du christianisme de Olivier Boulnois, PUF, 264 p. ,22€


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