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Olivier Delorme : « La Grèce a perdu l’essentiel de ses marges de manœuvre en politique extérieure »

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Publié le

29 novembre 2018

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@DR GRECE

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Olivier Delorme est historien et spécialiste de la Grèce. Il a publié une somme qui fait référence, La Grèce et les Balkans (Gallimard). Il nous répond depuis sa résidence de Nisyros dans le Dodécanèse et dresse le bilan de la politique étrangère d’Alexis Tsipras, à moins d’un an des législatives de 2019.

 

La Grèce fait géographiquement partie des Balkans et pourtant, elle semble à part… Est-ce un cliché occidental ?

Si géographiquement la Grèce constitue bien l’extrémité méridionale de la péninsule balkanique, culturellement et géopolitiquement, il en va autrement. D’abord parce que l’hellénisme, fondé sur une continuité de la langue de 1 500 ans, hérité de l’Antiquité et des mille ans d’Empire byzantin, a façonné une orthodoxie qui déborde largement les Balkans. Aussi, depuis l’indépendance de la Grèce en 1830, une partie des Grecs refusent-ils de se voir enfermés dans un petit État balkanique qui perdrait la dimension universelle de l’hellénisme.

Situés à un carrefour entre les Balkans à majorité slave, l’Europe occidentale à laquelle la Grèce a fourni ses « fondamentaux » (sans effacer la coupure entre Empires romains d’Occident et d’Orient, ravivée par le schisme entre Rome et Constantinople) et un Proche-Orient à majorité musulmane, les Grecs n’ont cessé d’inscrire leur destin dans une Méditerranée ouvrant sur le reste du monde, tout en se voyant à la fois comme un pont entre ces univers et un rempart pour l’Europe, dont les Occidentaux se montrent incapables de comprendre l’importance et les problèmes.

 

Est-ce pour cela que l’Union Européenne n’a pas compris pourquoi la Grèce avait porté au pouvoir un populiste de gauche qui souhaitait se rapprocher de Moscou ?

Avec pour thème central le retour à la « dignité », Syriza a constitué une alternative « patriotique » plus que populiste. Mais en acceptant (malgré les 61,3 % du « Non » au référendum de l’été 2015) les mêmes diktats européens que les partis qu’il avait battus, Syriza s’est trouvé frappé du même discrédit.

Le gouvernement Tsipras y a en outre perdu l’essentiel de ses marges de manœuvre en politique extérieure. Alors que, dans ses premiers mois d’existence, il souhaitait rompre avec la politique de sanctions à l’égard de la Russie, il a dû s’aligner – comme en témoigne la récente expulsion de diplomates russes pour de prétendues activités d’espionnage. Pourtant, du fait de son environnement géopolitique comme de son économie (tracé des gazoducs, exportation de produits frais de l’agriculture vers la Russie), l’intérêt de la Grèce est d’avoir de bons rapports avec la Russie.

 

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La crise migratoire, ouverte par les déclarations de la Chancelière allemande, n’a pas aidé Tsipras à sortir de l’étau.

Depuis des années, la Turquie utilise le chantage aux migrants dans ses négociations avec l’UE, notamment afn d’obtenir la suppression des visas pour l’entrée des citoyens turcs. L’afflux de migrants en 2015 sur une frontière maritime grecque impossible à « boucler », au moment où la Grèce venait de capituler à Bruxelles, ne devait évidemment rien au hasard.

Seul pays de l’espace Schengen à n’avoir aucune frontière terrestre avec ses autres membres, la Grèce s’est alors transformée en nasse dans laquelle s’est déversée en quelques mois une vague d’environ un million de migrants (pour moins de 11 millions de Grecs). Devant une aide européenne, largement insuffisante, le port de Patras, où l’on s’embarque vers l’Italie, connaissant une situation comparable à celle de Calais, ce flot s’est répandu sur la « route des Balkans ». En février 2016, l’Autriche a réuni un sommet des pays de cette route, membres de l’UE (Bulgarie, Croatie, Slovénie) ou non (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro, Serbie, pseudo-État du Kosovo)… sans y inviter la Grèce, qui qualifia cette initiative « d’acte inamical » et rappela en consultation son ambassadeur à Vienne. Et le refus par les États d’Europe centrale de la politique européenne de relocalisation des migrants a durablement détérioré leurs relations avec la Grèce.

Par ailleurs, près d’un demi-million de Grecs parmi les mieux formés ayant dû émigrer depuis 2010 du fait des politiques imposées par l’UE, beaucoup de Grecs éprouvent un sentiment d’insécurité culturelle, tandis que des faits divers mettant en cause des migrants sans moyens de subsistance inquiètent, dans un pays où la criminalité a toujours été très faible.

« La Turquie viole constamment la souveraineté maritime et aérienne de la Grèce. » Olivier Delorme

On a beaucoup parlé d’une grande braderie des services hellènes : la Grèce est-elle encore à vendre ?

La part du lion revient à l’Allemagne qui a notamment obtenu les aéroports régionaux les plus rentables, mais des sociétés françaises ou italiennes participent aussi au dépeçage.

Les politiques européennes ont abouti à une spoliation massive – inédite, je crois, en temps de paix – des patrimoines public et privés. L’agence de privatisation des biens publics, constituée sur le modèle colonial de celle qui avait conduit l’Anschluss économique de l’ex-Allemagne de l’Est, brade en dessous de leur valeur les infrastructures et sociétés publiques que les contribuables grecs ont payées de leur poche. Ports, aéroports, autoroutes, champs d’éoliennes ou de panneaux solaires, chemins de fer: tout y passe.

La société d’État chinoise Cosco a été un précurseur en « achetant », avant le déclenchement de la crise, un des terminaux du Pirée. Elle en a fait un laboratoire de « non-droit » social, grâce à des dérogations permettant une précarisation totale des personnels (travail à la journée, transmission la veille des horaires du lendemain, non-emploi des syndicalistes…). Cosco contrôle aujourd’hui près de 70 % du Pirée, plate-forme privilégiée d’entrée des produits chinois dans l’UE, notamment en raison du bas coût de la main-d’œuvre. Mais les investissements chinois se diversifient désormais, qu’il s’agisse de l’électricité, de l’énergie, des télécoms ou de l’immobilier de luxe.

 

La Chine avance ses pions mais la Grèce est dans l’OTAN: quels avantages peut-elle en tirer ?

La Grèce a toujours eu, dans l’OTAN, une situation paradoxale. Du fait du véritable proconsulat de l’ambassadeur américain depuis la guerre civile (1947-1949) jusqu’à la chute de la dictature des Colonels en 1974, l’antiaméricanisme reste un sentiment populaire largement partagé, pas seulement à gauche, comme on a encore pu le constater lors des guerres du Golfe ou des bombardements de la Serbie par l’OTAN

D’autre part, le défi stratégique majeur que doit affronter la Grèce est celui que lui impose la Turquie, entrée en même temps qu’elle dans l’OTAN en 1952. Par deux fois, des crises à Chypre ont provoqué de fortes tensions entre la Grèce et l’OTAN, accusée de méconnaître les intérêts fondamentaux des Grecs au profit de ceux de la Turquie (rappel du personnel grec de la base OTAN d’Izmir en 1957, retrait de la Grèce, entre 1974 et 1980, de l’organisation militaire intégrée à la suite de l’invasion du nord de Chypre par l’armée turque).

De plus, la Turquie viole constamment la souveraineté maritime et aérienne de la Grèce, l’empêche de mettre en valeur les ressources économiques de la mer Égée où elle revendique plus de cent îlots et refuse de recourir à l’arbitrage de la Cour de justice internationale de La Haye. On a ainsi frôlé plusieurs fois la guerre entre deux membres de l’OTAN, et le printemps dernier, la Turquie a fait monter la tension à un niveau inégalé depuis longtemps (éperonnage d’un garde-côte grec par un navire militaire turc, mort d’un pilote grec au retour d’une mission d’interception, détention prolongée de deux soldats grecs égarés du côté turc de la frontière terrestre un jour de neige).

En réalité, rien de sérieux n’a été engagé par les Occidentaux pour mettre fin à ces tensions. Il est vrai que la Grèce est le pays du monde qui, après les États-Unis, consacre la part la plus importante de son PIB à la défense et qu’elle figure parmi les plus gros clients des industries d’armement allemande, française et américaine – ce qui a constitué à la fois un des principaux moteurs de la corruption politique et de la « construction de la dette ».

 

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La Turquie est en froid avec l’OTAN ces derniers temps, est-ce une opportunité pour la Grèce ?

Il est trop tôt pour dire jusqu’où peut aller l’actuelle brouille américano-turque, mais il est sûr qu’elle revalorise la position stratégique de la Grèce aux yeux des Américains. En septembre 2018, Tsipras a déclaré que les États-Unis pourraient jouer un rôle déterminant dans le relèvement économique de la Grèce et des discussions seraient engagées pour l’implantation de nouvelles bases américaines en Grèce – on parle de l’île de Karpathos – à la suite de la réduction des opérations américaines depuis leur base aérienne d’Incirlik en Turquie, essentielle pour la stratégie régionale des États-Unis depuis sa mise en service en 1955.

 

Athènes était bien placée pour suivre les interventions de l’OTAN en Yougoslavie. Peut-elle faire contrepoids à l’influence de la Turquie dans cet espace ?

La Grèce et la Serbie sont liées par une ancienne et profonde communauté d’intérêts. Après 1918, la Grèce a vu la Yougoslavie comme un élément essentiel de la stabilité régionale et si la guerre civile grecque (1947-1949) a généré des tensions, les relations cordiales ont vite repris après sa fn entre la monarchie réactionnaire d’Athènes et le régime de Tito.

Dans les années 1990, le gouvernement grec a tenté de jouer les médiateurs entre l’UE et la Serbie ; il a aussi alerté les Occidentaux sur les dangers d’une politique néo-ottomane fondée sur une « identité islamique », conduite à l’époque par le président turc Özal et développée aujourd’hui par Erdogan.

Athènes a aussi contribué au blocage de la reconnaissance, par l’UE comme par l’ONU, du prétendu État kosovar, centre mafieux de maints trafics – cigarettes, drogue, armes, organes, êtres humains – qui a aussi abrité, comme la Bosnie, des centres d’entraînement de Daesh.

En réalité, la paupérisation générée par les guerres de sécession et la création d’États non viables (la Bosnie-Herzégovine en est l’exemple le plus absurde avec ses 14 gouvernements, ses 120 ministres et sa tutelle européenne qui maintient seule la fiction de l’unité depuis bientôt 25 ans), ont fourni le terreau d’une réislamisation sur un mode radical de populations musulmanes des Balkans traditionnellement fort peu observantes. Une réislamisation dont les vecteurs sont l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie, le régime islamiste d’Ankara jouant avec les turcophones, comme en Europe occidentale, sur la corde du nationalisme panturc, et avec les autres musulmans sur celle du panislamisme jadis promu par le sultan Abdül-Hamid II (1876-1909).

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