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Par-delà la droite et la gauche

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Publié le

28 août 2023

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Conservatisme ouvrier ou socialisme conservateur: dans la veine de Radical Orthodoxy, droite et gauche britanniques cherchent à sortir du consensus libéral pour retrouver, chacun à leur manière, le sens du bien commun.
intello

Les clivages partisans sont en pleine recomposition partout en Occident. Alors qu’un bloc libéral-progressiste n’a pas eu de mal à s’incarner politiquement, on attend toujours une alternative conservatrice et populaire capable de gouverner. Deux essais hétérodoxes publiés de l’autre côté de la Manche, Red Tory de Phillip Blond (2010) et Blue Labour de Maurice Glasman (2022), peuvent nous éclairer sur ce que pourrait être cette nouvelle force politique.

Derrière ces titres qui semblent se répondre, on trouve deux sensibilités dissidentes dans leur propre camp. Blond se réclame du « One-Nation toryism », un conservatisme ouvrier qui vise une société stable par le partage de la richesse et une identité commune, alors que Glasman défend un socialisme conservateur, inspiré par Aristote et la doctrine sociale de l’Église. Ces pensées communautariennes sont en révolte contre le consensus libéral qui domine depuis les années 1980, et n’ont pas de mots trop durs pour Margaret Thatcher et Tony Blair, qui incarnent respectivement la soumission de la droite et de la gauche à un libéralisme nihiliste, détaché de la recherche du bien. Ils déplorent en chœur la dissolution des liens sociaux par l’action combinée de l’État- providence et d’un individualisme atomisant, laissant la société civile et le sentiment communautaire amoindris.

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Glasman et Blond partagent une vision enracinée de l’homme, être ancré dans une culture plutôt qu’unité interchangeable. Même dans le domaine économique, leurs prescriptions sont curieusement similaires : la vertu doit être au fondement d’un marché libre, qui ne saurait fonctionner sans confiance mutuelle et sans considération pour l’autre. Glasman parle de la société comme d’une relation d’interdépendance plutôt qu’un contrat, un partenariat dans le temps entre des acteurs visant le bien commun plutôt qu’un échange éphémère de commodités. Il envisage donc un modèle de type corporatiste où les patrons et employés décident ensemble de la direction de l’entreprise, auquel Blond souscrit également.

Comme penseurs communautariens influencés par Aristote et le christianisme, Maurice Glasman et Phillip Blond posent l’atteinte du bien commun comme finalité du politique, mais c’est là que se situe leur plus importante divergence. Si Blond admet la possibilité d’un véritable bien commun applicable à tous, Glasman le décrit plutôt comme le résultat d’une négociation entre les intérêts foncièrement opposés du patronat et des ouvriers, suggérant par là qu’aucun intérêt commun n’existerait véritablement. On comprendra qu’un penseur de la lutte des classes postule une différence indépassable des intérêts qu’il faudrait équilibrer à défaut de pouvoir les dépasser.

Glasman & Blond partagent une vision enracinée de l’homme, être ancré dans une culture plutôt qu’unité interchangeable

La vision de Phillip Blond trace au contraire le chemin d’une réelle concorde : la gauche aurait besoin du conservatisme pour nourrir la solidarité nécessaire à ses objectifs sociaux, alors que la droite verrait que la liberté sans limites détruit ce qu’elle veut conserver. Il y a là les germes d’un programme commun, un « nouveau centre radical » à l’opposé du progressisme libéral, qui a des airs de famille avec le « bloc populaire » que décrit Jérôme Sainte-Marie en France.

On devine que Blond et Glasman sont également en désaccord quant au camp politique le mieux placé pour porter ce programme ouvrier et conservateur. Les faits ont donné raison aux Red Tories : le Brexit et l’élection de Boris Johnson en 2019 ont montré que la droite était plus à même d’adapter son discours à cette nouvelle majorité silencieuse. Mais alors que Keir Starmer, le nouveau chef travailliste, mène une purge interne pour sortir du wokisme, l’électeur penchant à gauche sur l’économie, mais à droite sur les valeurs est en voie de devenir le plus courtisé du Royaume-Uni. Voilà de quoi nourrir l’espoir de tourner un jour la page du progressisme libéral, pour revenir à une politique du bien commun.


RED TORY, PHILLIP BLOND, Faber, 309 p., 14,99 €

BLUE LABOUR,
MAURICE GLASMAN, Polity, 200 p., 19,10 €

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