Dans son livre Avec les Kurdes, ce que les avoir abandonnés dit de nous, Patrice Franceschi nous livre un témoignage très personnel sur la tragédie kurde et un regard acerbe sur le renoncement de la France qui en les abandonnant, a renoncé à être une puissance mais surtout à se protéger de ses ennemis mortels. Une tragédie qui s’est jouée en trois actes où par trois fois la France a renié sa parole, abdiquant devant le sultan Erdogan, préférant l’apparente simplicité du retrait. L’auteur revient sur le déroulement des évènement depuis 2016 jusqu’à l’invasion turque dans le Rojava en Octobre 2019 et le nettoyage ethnique qui s’en est suivi dans le silence assourdissant de la communauté internationale. Et si la manière avec laquelle nous traitons les Kurdes était la manière dont nous nous traitons nous-mêmes ?
Pourquoi prendre le temps d’écrire ce livre et pourquoi dans ce format particulier ?
Gallimard m’avait demandé en décembre 2019 de parler des Kurdes. Leur collection « Tracts » est formidable alors j’ai accepté. Mais ce qui m’intéressait surtout c’est ce que j’indique en sous-titre du livre : « Ce que les avoir abandonnés dit de nous ». Le format compact était idéal : court, bref, le plus puissant possible.
Vous racontez cette guerre au ras des personnages, avec une certaine place pour l’émotion. Est-ce justement parce que nous les avons abandonnés pour des raisons qui sont froidement mathématiques ?
Dans ce livre, la dimension littéraire est essentielle : je suis un écrivain engagé et un soldat. Je ne suis pas un militaire, un journaliste, ou un politique. Par conséquent l’aspect romantique et même romanesque de ce genre d’affaires m’intéresse littérairement. Pourquoi pas, n’est-ce pas ?
Si nous avons abandonné les Kurdes, c’est pour les raisons décrites dans la dernière partie du livre. Cela fait sept ans que je suis impliqué auprès de ce peuple en Syrie. Je considère que leur combat et leur projet de société correspondent à nos intérêts sécuritaires et à notre combat contre les islamistes que les Turcs ne cessent de soutenir. La France en a tenu compte pendant cinq ans, jusqu’à ce que Daesh soit détruit à Raqqa. Après, comme nous n’avons pas de suite dans les idées et que nous n’osons plus utiliser notre puissance comme il le faudrait, nous avons commis toutes les erreurs que j’analyse dans ce livre. La faute politique et la faute morale d’abandonner nos seuls alliés sur place.
Si depuis deux ou trois ans nous n’avons en France que des attentats isolés, au couteau, le plus souvent, et non plus des assassinats du type de celui du Bataclan, c’est parce que Daesh n’avait plus la capacité de les organiser.
Ce qui se passe aujourd’hui me donne raison : les Turcs reprennent pied dans la région et réinstallent les islamistes recyclés sous d’autres noms. Dans quelques années, nous aurons à nouveau des attentats de masse en France et en Europe. Si depuis deux ou trois ans nous n’avons en France que des attentats isolés, au couteau, le plus souvent, et non plus des assassinats du type de celui du Bataclan, c’est parce que Daesh n’avait plus la capacité de les organiser. Nous l’avions détruit, dans sa capitale, grâce aux Kurdes et à leurs alliés arabes et chrétiens. Je rappelle que cette guerre, en cinq ans d’implication de la France, a fait un seul mort de notre côté. Si nous avions au Sahel les mêmes alliés que ceux que nous avions au Kurdistan, je peux vous assurer que l’on serait débarrassé de l’islamisme au Sahel depuis très longtemps.
La France finira-t-elle par ressembler au Moyen-Orient ?
Les fractures françaises se sont accentuées avec tous les replis, les reculs, les renoncements, que nous avons commis depuis des décennies. Tout cela parce que nous n’osons plus être ce que nous sommes et avons été. Ces fractures françaises sont la menace de demain. Mais rien n’est perdu. Il n’est jamais trop tard. Simplement, il faut revenir aux temps héroïques qui ont été les nôtres pendant deux mille ans au moins. L’idée – le concept, même – que nous sommes entrés dans les « temps post-héroïques » explique selon moi tout ce qui nous arrive. Une nation, un peuple, un pays, une communauté, perd dès l’acceptation du renoncement. Jusqu’à disparaître, fatalement. Les civilisations sont mortelles et l’on ne sait rien si l’on ne sait pas que la vie est tragique. Chez les Chinois, les Turcs, les Perses, dans toutes les non-démocraties, l’état d’esprit demeure celui de toujours. Eux sont encore dans leurs temps héroïques. Et ils s’arment en masse. Ce déséquilibre dans les domaines matériels et mentaux sont dangereux pour les démocraties occidentales.
La France dispose tout de même une armée opérationnelle.
D’une certaine manière, c’est inexact. Moins sur le plan technique que sur le plan mental, là aussi. Tout simplement parce que nos chefs ne veulent plus faire la guerre, la vraie, même si le prix est la perte des libertés. On élimine de petits mecs en pick up au Mali, bien sûr : heureusement qu’on est encore capable de faire ça ! Mais quand il faut affronter les Turcs, de vraies armées, on préfère détourner les yeux. Le problème ne se situe pas au niveau des lieutenants ou des capitaines. Il se situe au-dessus.
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Toute l’Europe désarme. La France un peu moins, certes, mais quand même… Nous avons une armée complète mais trop petite pour faire face aux menaces à venir. Nous avions plusieurs divisions parachutistes dans le temps… Une seule brigade, désormais. Nous avions trois cent chasseurs à une époque, une centaine aujourd’hui. Le temps du sursaut ne doit pas tarder. On parle de refaire un porte-avion pour succéder au Charles de Gaulle. C’est le moins, dirais-je… Il en faudrait au moins deux, en vérité. Sans parler du reste. Prenons le cas de la Chine : elle construit l’équivalent de la flotte de guerre française tous les quatre ans. Les Indiens, les Indonésiens, tout le monde tente de les imiter. Tout cela ne sent pas bon. Mais nous préférons détourner les yeux. Chez nous, l’air du temps c’est « L’étrange défaite » de Marc Bloch. Nos diplomates portent une lourde responsabilité dans cet « état des lieux ».
La prochaine fois qu’une frégate turque fixe son radar de poursuite sur l’une des nôtres, faut-il tirer ?
Il faut répliquer à la hauteur de l’enjeu. Il ne faut pas se laisser faire, ne pas céder, ne pas oublier que le monde est régit par les rapports de force, que cela nous plaise ou non. « Tu m’as mis en joue ? Moi aussi je te mets en joue ». Notre armée doit être déterminée à faire la vraie guerre. Dans ce cas nous n’aurons pas la guerre. Sinon, nous finirons par l’avoir. Et il sera trop tard pour vaincre.
Comment reforge-t-on ces vertus que vous appelez de vos vœux ?
Toute l’Europe, toute la civilisation occidentale, a été forgée par Homère. Tout part de lui. Il y a trois mille ans chez les Grecs puis les Romains, les héros qui étaient donnés à la jeunesse étaient Ulysse, Agamemnon ou Patrocle. Plus tard, ce sera Bayard, Du Guesclin, les pontonniers du général Eblé à la Bérézina. Ces gens-là n’avaient peur de rien et étaient également des hommes cultivés. Il y avait l’idée qu’un grand homme, c’est un homme complet : un grand littéraire et un grand guerrier. Les derniers que nous ayons eu sont De Gaulle, Lyautey, Galliéni, des gens de cette stature. De vrais littéraires qui avaient une pensée politique à travers la littérature et une vaillance miltaire à toute épreuve. En littérature, nous avons eu comme modèle, bien sûr, le Don Quichotte de Cervantes qui disait :
“Pour parure, j’ai mes armes
Et pour repos, le combat”
Pas besoin d’insister pour voir tout ce qui nous sépare de cette époque…
La solution c’est de refaire de l’européen quelqu’un qui a fait ses humanités et un service militaire ?
Il faut reforger des gens fiers d’eux-mêmes et de leur civilisation, et aussi combatifs que ceux qui nous menacent. A cette seule condition, nous serons très peu combattus. Et la paix sera maintenue, ce qui est l’objectif. Quelle leçon nous donnent les Kurdes, en définitive ? Ce que je peux vous dire de ces 7 années passées auprès d’eux, c’est que ce sont des gens qui croient à ce qu’ils sont, qui veulent se battre, qui placent la liberté comme valeur suprême irriguant toutes les autres et leur donnant sens. Pour eux, comme les stoïciens qui nous ont fondé, la vie ne vaut pas la peine d’être vécue si elle n’est pas libre ! Je rappelle la grande phrase de Cicéron dans le traité des devoirs, « Quand les circonstances et la nécessité l’exige, il faut entrer dans la mêlée et préférer la mort à la servitude. ». Voilà ce qu’étaient les temps héroïques. Pas question de vivre dans la soumission, de vivre asservis ! Tout cela est terminé. Maintenant c’est « Si je suis en sécurité et que j’ai du pain et des jeux, j’ai l’essentiel. Le reste, la liberté on verra plus tard ! » Ainsi donc, la liberté est devenue optionnelle chez nous et il s’agit-là de la triste condition de l’homme occidental, désormais.
Mais n’est-ce pas quelque chose d’impossible à envisager lorsque l’on n’a jamais vécu de guerre ?
Ce n’est pas une fatalité. Simplement il faut qu’au quotidien, les messages que nous recevons de tous côtés ne soient pas consuméristes ou victimaires. Le héros est le héros, la victime est la victime. Il faut remettre à leur place ces évidences. La liberté est la valeur suprême, pour elle on se bat. La vérité est essentielle, le relativisme notre ennemi. À partir du moment où l’on rétablit ces évidences, on forge automatiquement des gens prêts à se défendre, prêts à se battre.
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Ce qui est paradoxal et rageant, c’est que les Kurdes ressemblent à ce que l’on était.
C’est pour cela qu’ils sont un exemple. Leurs combattantes, par exemple, ces filles extraordinaires de vaillance, devraient être un exemple en Occident. Mais comme elles refusent d’être des victimes, et qu’elles se battent physiquement, on ne leur accorde pas l’importance qu’elles méritent. Il n’y a aucune organisation féministe qui ait pris en charge la condition des femmes combattantes Kurdes. Le retour aux temps héroïques c’est le redressement des valeurs. Les temps « post héroïques » sont l’inversion de toutes les valeurs.
Si vous êtes allé vous battre avec les Kurdes, est-ce parce que ce peuple vous rappelle ce qu’était la France ?
D’une certaine manière, oui. Mais aujourd’hui, les Kurdes sont désorientés, ils ne comprennent pas que nous ayons pu commettre la faute politique de les abandonner. Ils pensaient que nous allions maintenir sur le temps long le bouclier anti-islamistes que nous avions constitué ensemble dans tout le nord de la Syrie sur une superficie de quatre fois le Liban, ce qui n’est pas rien. Nous avons très peu d’amis au Moyen-Orient ! Nos intérêts sécuritaires, nos intérêts politiques étaient totalement mêlés. Mais rien n’est jamais perdu, le temps du sursaut peut arriver demain si nous le voulons vraiment. Dans la guerre, c’est le choc des volontés qui compte principalement. Il faut donc que notre Président dise « les Turcs sont encore en train de s’installer dans le nord de la Syrie, au Kurdistan d’Irak, ils vont finir par tout prendre, il faut les stopper » sinon ce n’est pas la peine d’avoir une armée. En abandonnant les Kurdes, les islamistes reviennent et tout est à recommencer. On est revenu en 2014. Nous le devons principalement à la sottise diplomatique française qui pense que c’est très bien ainsi à cause de son invraisemblable tropisme turc. Nous avons de très mauvais diplomates qui jouent contre les intérêts de la France.
C’est très rare dans l’existence, de trouver un peuple qui vous ressemble autant, pour qui l’égalité hommes-femmes et la laïcité sont une nécessité, la démocratie un pas en avant, et le respect des minorités une évidence.
Pour le reste, à titre personnel, je ne risquerais pas ma vie pour des gens que je n’aimerais pas. J’aime beaucoup les Kurdes, comme j’ai aimé les Afghans. Mais, je regarde toujours – c’est mon rôle de philosophe politique – si les gens que j’aime correspondent à ce que moi je suis, ou à ce qu’est mon pays. Or, je vois beaucoup de conjonctures sécuritaires communes dans le cas des Kurdes : nous avions exactement le même ennemi, et nous défendions les mêmes valeurs. C’est très rare dans l’existence, de trouver un peuple qui vous ressemble autant, pour qui l’égalité hommes-femmes et la laïcité sont une nécessité, la démocratie un pas en avant, et le respect des minorités une évidence. Un tel exemple est insupportable aux Turcs, aux islamistes, aux Iraniens – et à bien d’autres au Moyen-Orient.
Vous croyez qu’Erdogan voudra aller jusqu’à Vienne ?
Il ira jusqu’où on le laissera aller ! Il ne faut pas s’y tromper : Erdogan est un homme d’État, ferme dans ses convictions et courageux. Il a un stock cognitif très faible de théories conspirationnistes et cela le pousse à la démesure. Il veut réinstaurer l’Empire Ottoman et il le réinstaurera si on le laisse faire. C’est comme ça la vie, c’est comme ça l’Histoire. Mais il n’y parviendra pas car la Turquie n’en a pas les moyens, en réalité. Ce n’est pas la Chine. Cependant, il va faire beaucoup de dégâts avant d’échouer. Jamais il n’aurait été en Libye, si on l’avait contenu en Syrie avec les Kurdes. Maintenant qu’il est en Libye, il s’attaque au nord de l’Irak. Et si on le laisse faire, il s’en prendra à l’Égypte et ainsi de suite, à tout ce qu’il dit lui appartenir. Ce n’est pourtant pas franchement difficile de le stopper. : ce n’est pas l’Allemagne de 39, loin de là. Mais dans le choc des volontés, l’Europe est inconsistante. La France agit un peu, mais c’est toute l’Europe qui devrait être dans le nord de la Syrie. Notre faiblesse politique est monumentale. Et nous sommes faibles essentiellement à cause de nos diplomates qui freinent toute action positive. Couardise et aveuglement les caractérisent.





