Skip to content

Paul Morand & Jacques Chardonne : dialogues de chats

Par

Publié le

25 janvier 2022

Partage

« M. de Chateaubriand qui se croit sourd depuis qu’il n’entend plus parler de lui », raillait Talleyrand. Pour une fois, il avait tort d’ironiser : la condition de has been offre aux écrivains ce supplément de lucidité bilieuse qui permet les chefs-d’œuvre. Les Mémoires d’outre-tombe le prouvèrent ; Morand et Chardonne, presque deux siècles plus tard, le rappellent. Seulement, ces grands bourgeois avaient également besoin de connaître l’opprobre pour renaître : hommes du passif au lendemain de la guerre, c’est alors qu’ils donnent leurs grands romans, Le Flagellant de Séville, Vivre à Madère, et cette correspondance, l’une des plus belles de la littérature française.
Chardonne

En demandant que ces lettres soient publiées bien après leur mort, ils souhaitaient s’épargner quelques vaines polémiques avec des confrères qu’ils méprisaient. Et puis, étrangement, ces pessimistes pariaient sur l’intelligence des générations futures. Ils ne pouvaient imaginer le lectorat actuel, partagé entre susceptibilité criarde et placidité bovine.

Concernant cette correspondance, celui-ci a choisi la seconde attitude. Il aurait pourtant trouvé, à toutes les pages, parfois à raison, matière à se scandaliser : la liberté de parole, jusque dans l’abjection, sont ceux d’une France haïe, bien que révolue. Ce dernier tome s’inscrit naturellement dans le rythme et le ton des deux premiers. Les deux épistoliers y cultivent toujours leurs dissemblances, conservent leurs manies de félins retraités : Chardonne, vieux matou craintif et ensommeillé, contemple, yeux mi-clos, le monde de sa fenêtre, quand Morand, chat maigre et nerveux, est toujours prêt pour la cavale.

Lire aussi : Onoda, 10000 nuits dans la jungle : honneur et folie

Deux moralistes en goguette

Tous deux s’amusent à lacérer de conserve leurs contemporains, la vie littéraire, le monde comme il va, se montrent impitoyables, même envers leurs bienfaiteurs. Étonnement, Chardonne se révèle souvent le plus féroce – ce qui amuse Morand (« Votre brutalité habillée d’une grande courtoisie »), et ses coups de pattes empoisonnés infectent jusqu’au souvenir de ses victimes.

Les jugements sont sans appel, l’admiration rare mais juste : Cioran, Gracq, Laurent ont d’emblée leur estime. Leur détachement est pure façade : les deux moralistes en goguette dispersent nonchalamment considérations inactuelles, aperçus prophétiques sur les relations internationales, l’évolution des mœurs, sèment tableaux paysagers (Morand est un des plus fins coloristes de notre littérature), souvenirs, portraits, aphorismes, traits, piques et bons mots, à pleines poignées et sur des milliers de pages.

La mort approche, et c’est grande tristesse de voir Chardonne l’extra-lucide radoter parfois, consigner les indices de son délabrement physique

La revanche par le chef-d’œuvre

La mort approche, et c’est grande tristesse de voir Chardonne l’extra-lucide radoter parfois, consigner les indices de son délabrement physique, puis, vers la fin, espacer ses réponses, condamnant son ami au monologue durant plusieurs mois, jusqu’à sa disparition. Dans le premier tome, il lui écrivait : « Nous aurons une mort douce, dans le linceul d’un monde. Je plains les derniers ». Morand sera de ces derniers puisqu’il survivra huit ans à son comparse décédé en 1968, et verra, seul, les transformations définitives des années 70.

Son Journal inutile prendra le relais de cette correspondance interrompue dont l’écho, au début du millénaire, dans une République des Lettres en soins palliatifs, résonne comme l’explosion de fusées d’outre-tombe. Classiques enterrés vivants, ces vieux farceurs avaient prévenu : « Les chefs-d’œuvre sont toujours des revanches ».


CORRESPONDANCE PAUL MORAND JACQUES CHARDONNE, VOLUME 3 (1963-1968)
Gallimard, 1 184 p., 45 €

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest