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Philippe Herlin : « le conservateur a abandonné l’existence de normes universelles pour se rabaisser dans l’historicisme »

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Dans un essai roboratif intitulé La Renaissance de l’Occident (Bookelis, avril 2020), Philippe Herlin plaide en faveur d’une réintroduction du droit naturel dans le débat politique sur le modèle de Leo Strauss et montre les limites du concept moderne de conservatisme quand il est uniquement arrimé à la tradition.

 

Vous prônez une restauration du droit naturel, en vous appuyant notamment sur les travaux de Léo Strauss dans Droit naturel et histoire. Mais comment est-ce possible aujourd’hui dans un pays qui n’admet même pas la notion d’un droit qui soit supérieur et antérieur à la volonté des individus ? Quelle pédagogie pour sortir de la dictature des désirs individuels ? Ne faudrait-il pas préalablement retrouver le sens de la transcendance ou les deux vont-ils de pair ?

 

Mon livre est un manuel pour le conservateur, qui doit prendre conscience des limitations qui l’empêchent de l’emporter sur le gauchisme culturel. C’est ce que j’appelle «l’erreur des conservateurs» : jusqu’au XVIIIe siècle, «l’honnête homme» défendait le droit naturel, c’est-à-dire la capacité à distinguer le bien du mal, celui-ci ayant deux sources, la philosophie grecque et le christianisme, Athènes et Jérusalem. Mais face à la Révolution française, il prit peur car celle-ci se réclamait en partie de ces principes, et elle conduisit à une accélération de l’histoire. Il décida alors de s’appuyer plutôt sur la tradition, le conservateur était né, et ce faisant, il ouvrait un boulevard au progressiste.

 

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Nous sommes toujours dans ce paysage politique. C’est une erreur car le conservateur a abandonné l’existence de normes universelles pour se rabaisser dans l’historicisme, son attachement au passé fonctionnant en miroir avec la foi naïve dans l’avenir du progressiste. Or l’histoire n’offre aucune loi ni principe supérieur (sinon la liberté humaine serait limitée), nous sommes ainsi passés de la distinction bien/mal à la distinction progrès/tradition, qui n’en est qu’une version dégradée. Le conservateur, l’homme de droite, doit revenir sur cette erreur et inscrire de nouveau ses pas dans le droit naturel.

 

Vous évoquez Philippe Nemo et son ouvrage Qu’est-ce que l’Occident ? qui montre comment la démocratie libérale procède du christianisme, notamment de ce qu’il appelle la révolution papale au Moyen-Âge. Ne pourrait-on pas répondre que la faiblesse de l’Occident est justement celle d’une liberté qui peut se retourner contre elle-même et détruire les fondements mêmes de son existence ? En d’autres termes, comment penser la liberté et le pluralisme sans qu’il se retourne contre les conditions d’existence de ce pluralisme ?

 

Considérer que la liberté individuelle conduit à de la déliquescence de nos sociétés représente une grave erreur de jugement malheureusement répandue à droite, c’est au contraire une conquête de l’Occident dont nous devons être fiers ! Il faut rappeler que les premières déclarations des Droits de l’Homme, l’américaine de 1776 et la française de 1789, faisaient explicitement référence au droit naturel [malheureusement, il s’agit du droit naturel moderne, individualiste et fondé sur l’idéologie du contrat social, qui n’a plus grand-chose à voir avec le droit naturel classique, ndlr]. Mais ensuite cette notion a disparu et nous avons assisté à une inflation des droits (droit au repos et aux loisirs, à participer à la vie culturelle et aux bienfaits des progrès scientifiques, dans la déclaration de l’ONU en 1948…).

 

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Je reprends l’analyse de Murray Rothbard qui considère que les vrais droits sont ceux qui sont assis sur les droits de propriété, les autres sont des faux droits, qui sont finalement pris en charge par l’État (le «droit au logement»), et c’est pour cela que les gauchistes les réclament, pour faire avancer l’étatisation de la société. Ces derniers défendent d’ailleurs tous les droits possibles et imaginables sauf un, le droit de propriété, qui est progressivement dissous, ce qui constitue une attaque directe contre la liberté et contre la personne elle-même. Ce sera une des missions des défenseurs du droit naturel de revenir à une saine conception des Droits de l’Homme.

 

Chesterton disait : «Le monde s’est divisé entre conservateurs et progressistes. L’affaire des progressistes est de continuer à commettre des erreurs. L’affaire des conservateurs est d’éviter que les erreurs ne soient corrigées.» Comment parvenir aujourd’hui à faire en sorte que les conservateurs ne soient plus des progressistes attardés qui ne fassent que ralentir la marche inexorable des progressistes vers la déconstruction ? Comment inverser le cours de l’histoire en arrimant le conservatisme au droit naturel ? Peut-on envisager un tel changement sans un retour au religieux au plus profond de nos sociétés ?

 

Chesterton montre bien cette opposition stérile, mais qui finit toujours à l’avantage des progressistes, qui mènent le jeu. Que faire ? Les conservateurs doivent se livrer à un examen de conscience et se rendre compte de leur erreur, dont je parlais plus haut. Ils ne doivent plus se contenter de réagir mais passer à l’offensive et montrer que les progressistes, derrière l’affichage de belles intentions, recyclent des modes de pensée (destruction de l’humanisme, de la pensée rationnelle, de la vérité, du langage, relativisme, invocation de l’apocalypse) qui mènent au totalitarisme, aux massacres de masse, à l’effondrement de l’Occident. Le Blanc qui s’agenouille devant des militants de Black Lives Matter est déjà dans la posture d’un sous-homme condamné à mort, mais il est encore temps de se réveiller.

Les conservateurs doivent se livrer à un examen de conscience et se rendre compte de leur erreur.

Le retour du religieux, du christianisme ? Oui mais pas que, le droit naturel c’est aussi la philosophie grecque née à Athènes et qui donnera plus tard l’humanisme. Il existe des convergences mais aussi des désaccords irréconciliables, cependant Leo Strauss explique que c’est justement ce conflit entre les deux sources de droit naturel qui constitue «le secret de la vitalité de la civilisation occidentale». Alors sachons retrouver la grandeur et la richesse de ce dialogue.

 

Pour commander le livre, c’est ici.

 

Propos recueillis par Benoît Dumoulin.

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