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L’erreur courante des dominés intellectuellement est de ne pas concevoir qu’ils puissent porter eux-mêmes un politiquement correct. Erreur fatale qui tire ses racines inattendues d’un platonisme occidental mal compris.
On pourrait tracer une ligne partant des idées de Platon jusqu’à nous pour définir la genèse du Politiquement Correct, mais ce serait alors une ligne décroissante, étirée selon l’économie de la décadence. Pourtant, de Platon à la bienpensance, il existe une communauté de vue qui s’érige dans la conception d’un Bien à l’origine de la politique. Pour Platon, l’idée du Bien n’est négociable en rien, puisque tout procède d’elle ; en revanche, son incarnation profite d’une certaine plasticité puisque le monde sensible ne saurait supporter un degré de réalité équivalent à celui de son parent idéal. En d’autres termes, malheur à celui qui oublie l’idée du Bien et plus grand malheur encore à celui qui croit pouvoir l’appliquer facilement, ici-bas, sans comprendre qu’elle ne peut se manifester dans notre monde fluctuant comme elle existe, immuable, au sein du Ciel intelligible.
Le politiquement correct définit d’emblée une façon de gouverner
Le Bien a vertu d’horizon, non de principe législatif, et reconnaissons que l’on retrouve mieux les idées de Platon dans l’apophatisme mystique de Plotin que chez Alain Badiou et son maoïsme persévérant par-delà les centaines de milliers de cadavres… De là, la différence entre les Idées éternelles et le Politiquement Correct qui s’inscrit, quant à lui, dans un système politique et moral forcément plus ou moins coercitif puisqu’il définit d’emblée une façon de gouverner concrètement la société–bref, une politique au sens trivial du terme.
Pour comprendre cette transformation d’un Bien insaisissable en politique morale et légale tangible, il ne suffit pas de se contenter du registre de la décadence, il convient de le coupler avec la découverte d’un monde sensible soudain devenu plus fascinant en soi que son géniteur platonicien. Ainsi, la morale qui se dégagea de la grande révolution copernicienne fut celle d’un homme désaxé surtout dans son ego, humilié d’être déplacé du centre de la création pour se retrouver pulvérisé au milieu d’une galaxie qu’Einstein découvrirait elle-même en expansion.
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Du Bien universel et transcendant ne demeurait plus, après cela, que la perspective d’une connaissance protagoricienne, limitée à la mesure d’un homme qui ne l’avait jamais autant été, lui non plus, limité ; limité dans ses prétentions et frustré de ne pouvoir connaître totalement ce qu’il connaissait pourtant de mieux en mieux et qu’il ne cessait de connaître scientifiquement ; prisonnier désormais d’une espèce de vertige matérialiste équivalent à celui de la foi qui le portait jusqu’alors. Grâce à cela, on déchaîna l’esclave sans en faire un homme libre. Freud le sait, les humiliations n’ont pas vocation à grandir l’homme, mais plutôt à le déséquilibrer et le déséquilibre radicalise simplement les mouvements habituels qui, sans assiette pour tenir la marche, aboutissent à cette sorte de gymnastique éclair et grotesque qui précède la chute.
Comment les nazis s’emparèrent de Platon
Depuis Platon, aucun de ses héritiers majeurs n’avaient songé à établir sur terre le règne de l’Idée et tous, inspirés aussi d’Aristote, élaborent une politique faite de distance entre l’en-haut et l’ici-bas afin d’éviter cet abaissement du Bien au niveau du monde, lequel fabrique le fanatisme de quelque ordre qu’il soit, cette caricature sinistre du Bien. Or, la naissance de l’individualisme généra un bouleversement de la psyché humaine qui, s’il appelait l’homme à espérer autre chose qu’une vie bornée à la fatalité d’une origine, réveilla avec force un platonisme dé- pouillé de sa transcendance qui devait donner naissance à l’idéologie en lieu et place de l’Idée. Nietzsche seul tenta de pousser les conséquences de la révolution héliocentrique à leur paroxysme afin de désaxer à son tour cette vérité uniquement immanente hors de l’orbite enragée où elle s’énervait à vide. Peine perdue–Nietzsche réclamait une espèce de métanoïa nouvelle, le large accueil du futur que l’on embrasse, par-delà la terreur, il récolta : Michel Onfray, soit la doxa puissance mille, éventuellement inoffensive par paresse, mais toujours débilitante et dangereuse en cela…
Le Politiquement Correct doit se comprendre comme un totalitarisme de basse intensité
Hélas, tous n’ont pas le tempérament de fumiste grâce auquel on reconnaît tous les Michel Homais du monde, et les « opinions » qu’ils professent, ils ne se contentent pas d’en faire le fond de commerce lucratif d’un supermarché hédoniste. Johann Chapoutot, dans son livre La révolution culturelle du nazisme, démontre comment les nazis s’emparèrent de Platon, pour transformer sa métaphysique en législation raciste. Peu importe pour eux que Platon soit aussi et d’abord philosophe, qu’il n’ait jamais été législateur autrement que par accident, il suffisait aux nazis de trouver l’accroche sophistique capable de donner à leur lubie fanatique et meurtrière quelque légitimité intellectuelle pour aussitôt parer l’opinion la plus satanique des atours d’une vérité absolue prête de surgir à la lumière du soleil noir.
De facto, les nazis trahirent moins Platon qu’ils inventèrent simplement le Platon qui convenait à leur idéologie. Fruit atrocement mûr d’un relativisme achevé, ils furent peut-être ceux qui poussèrent à son maximum la relation infâme entre bonne conscience et escroquerie qui caractérise le Politiquement Correct. Politiquement Correct que l’on doit comprendre comme un totalitarisme de basse intensité, en cela qu’il est le Bien que l’on reconnaît parce qu’il est celui que l’on a choisi une fois pour toutes, sans se soucier plus, désormais, de l’interroger ni d’assumer les conséquences de son application qu’on pourra toujours nier grâce à cette autre truanderie commode qu’est le négationnisme.
Un désir de domination totale
Cependant, si l’on souhaite poursuivre la reductio ad hitlerum, nous devons constater que le Politiquement correct relève moins d’une idéologie circonscrite que d’une manière de l’intelligence qui s’oppose de toutes ses forces à l’autocritique et qui se développe en traçant les ornières d’un chemin dont elle ne sortira plus. Aussi, il n’existe pas un Politiquement correct, mais autant qu’il existe d’opinions et autant que ces opinions souhaitent persévérer dans leur être afin de mieux obséder ceux qu’elles possèdent. On observe donc un Politiquement correct et des Politiquement corrects anti-politiquement correct, lesquels se reconnaissent à cette nature qu’ils partagent avec leur rival mimétique : une idéologie fondée en superficie, refusant de voir d’autres évidences que celles qui l’intéressent, et qui fonctionne sur un prêt-à-penser, parfois complexe dans ses ramifications quoique toujours simple dans ses conclusions, où se divisent d’un côté le bien qu’il faut servir et de l’autre le mal que l’on doit exterminer. Libéraux/anti-libéraux, souverainiste/anti-souverainiste, atlantiste/ anti atlantiste, etc. Combien de ses catégories sont-elles réfléchies en vertu d’une vérité qui pourrait nourrir une politique la moins injuste possible et combien sont-elles simplement récitées du point de vue d’une doxa qui arrange une idéologie ou une autre ? Poser la question c’est y répondre.
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Depuis peu, on voit Michel Onfray salué par à peu près tous ceux qui prétendent s’opposer au Politiquement Correct ; il n’y a pas si longtemps encore, c’était Soral – antisémite rabique et apologue de la Corée du nord – qui, pour certains, « faisait le boulot ». Misérable dévoiement de l’intelligence, au profit d’une lutte contre la pensée unique dont on peine à voir la supériorité morale et politique, car si perdure une ligne directrice et pervertie entre les idées de Platon, le Politiquement Correct et son Bien qu’aucune transcendance n’interroge, il existe une ligne, autrement plus dangereuse – et dont personne n’est définitivement sauf – entre l’Idéalisme dégénéré et intéressé des totalitarismes et le Politiquement Correct, lequel ne saurait être l’apanage d’un camp, mais plutôt un désir de domination totale associé à tous ceux qui ne prennent pas garde de s’en défaire.
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