Appelez-vous ce livre un roman, un récit, une chronique ?
Je l’appelle un roman puisqu’il s’agit d’une fiction. Et comme la plupart des fictions, elle est inspirée d’une histoire vraie.
Quel a été l’élément déclencheur ?
Quand j’étais petit et rechignais à visiter les anciens, nos parents disaient : « Allez les voir, ils ne seront pas éternels ». Je pensais qu’ils étaient là depuis toujours et qu’il n’y avait aucune raison qu’ils disparaissent. Mais il y a des êtres qui meurent, des lieux qu’on quitte, des maisons qu’on détruit, et nous ne les reverrons jamais plus. L’élément déclencheur est peut-être celui-là.
Aviez-vous en tête des romans, films, chroniques estivales ?
Je n’ai pas choisi le titre, extrait du Métier de vivre, par hasard. Cesare Pavese est un écrivain qui m’habite et ses romans, sa poésie, m’ont inspiré pour l’écriture de ce livre. Pavese est né pendant les grandes vacances, à la campagne dans sa maison de famille, et il s’est tué un dimanche d’août à Turin, dans une chambre d’hôtel, quand il n’y a plus personne en ville. Il est l’écrivain du retour, du souvenir, de l’enfance. D’une certaine nostalgie donc, et je la partage.
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Le roman parle de la famille élargie, du lien ambigu que garde avec elle un jeune homme moderne comme le narrateur. Est-ce une célébration de la famille, refuge qui paraît parfois désuet ?
Je ne pense pas que la famille soit un refuge désuet. Nos sociétés restent organisées autour du modèle de la famille bourgeoise. Il faut se marier, devenir propriétaire, avoir des enfants. Tout le monde réclame son droit à fonder une famille, à promener son enfant dans une poussette. Et comme l’écrivait Pasolini dans Écrits corsaires, c’est au sein de la famille qu’on devient un consommateur. La société de consommation a besoin de la famille et des exigences de la vie familiale pour abattre l’individu. Quand on a des enfants, on est presque obligé de se rendre chez Ikea ou chez Auchan. J’ai eu la chance de grandir dans une famille qui s’aime. C’est assez rare pour être écrit. Je ne célèbre pas la famille avec un grand « F » parce que je sais combien certains la maudissent et en souffrent. Mais j’honore la mienne, où la liberté des uns et des autres est respectée. Enfin, je pense qu’on ne peut pas vivre heureux si l’on ne vit pas en paix avec les siens. Les plus belles histoires, les pires aussi, s’écrivent en famille. Jusqu’au bout je croirai au pardon.
Tout tourne autour de la maison de famille, l’élément qui, souvent, tient ensemble une famille éclatée.
C’est un peu comme dans la chanson de Françoise Hardy : « Quand je me tourne vers mes souvenirs / Je revois la maison où j’ai grandi… » C’est une chance d’avoir autant de souvenirs dans un seul lieu. La maison de famille est le grand témoin des époques de la vie, de l’enfance à l’extrême vieillesse. Les enfants passent, ils grandissent, deviennent pères et mères, ils vieillissent, mais elle ne bouge pas. C’est ce que j’écris dans mon livre : ce sont les objets qui gouvernent.
« Il y a des êtres qui meurent, des lieux qu’on quitte, des maisons qu’on détruit, et nous ne les reverrons jamais plus »
Pierre Adrian
Le même roman aurait-il pu être écrit dans un autre décor que la Bretagne ?
Je me souviens d’un entretien avec Gilles Lapouge, que j’aimais énormément. Il me disait qu’il avait passé sa vie à chercher « le bout du monde » avant de le trouver chez lui dans les Alpes de Haute-Provence, non loin de Sisteron. C’était au bout du bout de la dernière route de son pays. Il voulait dire par-là que nous avons chacun nos propres confins qui sont les portes de notre pays. Pour moi c’est le Finistère, puisque j’y passe tous mes étés depuis que je suis né et parce qu’un enfant de ma famille y est mort, que des parents y sont enterrés. La tombe de mon père et de ma mère y est déjà prête. Alors je crois qu’on peut écrire le même roman partout, de Brest jusqu’à Sisteron.
Votre lien à la Bretagne passe aussi par le poète Xavier Grall, dont vous avez préfacé un recueil…
Xavier Grall est sans doute le plus grand poète que la Bretagne ait connu, et l’un de nos plus chers poètes du XXe siècle. Il fut aussi un grand journaliste, chroniqueur de son époque, un peu beat, anarchiste, chrétien. « Moi je crois aux héros et aux saints. Les autres m’emmerdent. Entre le monde du fric et celui de Mao, il doit bien y avoir un peu de place pour des hommes pauvres mais libres ». Il faut lire L’Inconnu me dévore et toute sa poésie où se mêlent l’esprit celte, les croyances païennes et l’amour du Christ. « Je crois que ceux-là qui ont prié devant la mer seront bénis par Celui qui a créé la mer ».
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Pourquoi n’avoir nommé aucun personnage, sauf l’enfant, Jean ?
Cela aurait été pénible de nommer tous les êtres qui constituent la « tribu » familiale. Il y a les oncles et les tantes, les cousines et les cousins, les amis de la famille. Les prénoms importent peu et quand on est allongé sur la plage, on entend les autres parler au-dessus de soi sans faire attention à qui s’exprime, qui répond. En été, les jours de la semaine ne comptent plus. Les prénoms pas davantage. On vit avec des voix, des corps. Si le personnage de Jean est nommé, c’est parce qu’il est le seul qui compte vraiment dans toute cette histoire, excepté le narrateur.
Le drame final avec Jean, inattendu et évident à la fois, était-il présent dans votre esprit dès le début, ou y êtes-vous arrivé en cours d’écriture ?
Les deux à la fois. Le drame était présent dans mon esprit mais il fallait être capable de l’écrire. Et c’est venu spontanément puisque j’écris mes livres de manière chronologique. Je ne prends pas d’avance, je ne reviens jamais en arrière. Par ailleurs, j’ai toujours trouvé que la fin du mois d’aout était d’une infinie violence. Petit, je vivais la retraite de Bretagne comme un déchirement. Un roman qui se déroule en août porte forcément un peu de tristesse en soi.

Gallimard, 192 p., 20 €





