Pierre Jourde : Confessions d’une tête brûlée

© Benjamin de Diesbach pour L'Incorrect

Universitaire spécialiste des écrivains fin-de-siècle (il a dirigé l’édition en Pléiade à paraître de Huysmans), critique hilarant et assassin (La Littérature sans estomac avec Éric Naulleau), romancier virtuose alliant toujours à la nostalgie le comique féroce, Pierre Jourde est l’un des grands noms de notre littérature actuelle. Passionné d’arts martiaux, l’écrivain avait intérêt à savoir encaisser les coups. Entre la détestation de certaines de ses victimes journalistes, la tentative de lynchage qui résulta de la publication d’un roman autour de son village natal (Pays perdu), ou les nombreuses déconvenues subies au gré d’escapades casse-cou telles que racontées dans son dernier livre, Le Voyage du canapé-lit, Pierre Jourde a montré qu’il avait le cuir dur autant que la plume tranchante. Vous qui avez tant critiqué le nombrilisme des écrivains parisiens, voilà que vous pratiquez depuis plusieurs livres l’écriture autobiographique ! Comment expliquez-vous cette nouvelle inflexion ? Il y a des événements auxquels on se sent obligé de répondre littérairement : l’enterrement de mon père en Auvergne, et de cette jeune fille, pour Pays perdu ; la mort de mon fils pour Winter is coming ; la mort de ma mère pour ce dernier livre. Cette histoire de canapé était un bon prétexte, et puis, un canapé, c’est un bon résumé psychanalytique des relations familiales ! Je m’empresse d’ajouter que j’en ai marre de l’écriture du moi et que mon prochain livre baignera dans un imaginaire débridé. Votre mise en scène fait penser au Décaméron, par le fait de se retrouver coincé dans un véhicule et de raconter des histoires pour faire passer le temps… Le Décaméron est une très bonne comparaison. J’adore ce genre de structure narrative digressive où l’on se raconte des histoires, c’est une grande tradition du Moyen Âge et de la Renaissance. Le fil rouge, c’est les objets comme incarnation de notre rapport au réel. Et la parole va se développer dans une autre cohérence : cette manière qu’a une génération de renverser ce qu’a fait l’autre. C’est un livre très vif, souvent comique, au contraire de votre livre précédent, si dur, qui relatait la mort de votre fils. Aviez-vous besoin d’écrire à rebours du précédent ? C’est plutôt une espèce de renversement symétrique. Je crois que l’esprit de ce livre c’est de montrer comment les pires tragédies sont inséparables d’un certain comique et vice-versa. Je ne suis certes pas le premier à dire que l’humour fonctionne sur de la matière tragique. Dans Winter is coming, je raconte comment mon fils et moi, à la veille de sa mort, nous marrons parce qu’on est en train de vivre une scène de poursuite dans l’hôpital qui reprend le dernier OSS 117. Le tragique absolu n’existe pas. On a beau faire, même quand on meurt, on arrive à être ridicule. Vous ne pouvez pas, cette fois-ci non plus, vous empêcher d’étriller certains de vos confrères ! Tous mes livres, je les écris dans une relation forte et conflictuelle avec le réel, et ils sont tous tissés de littérature, de références positives ou négatives. L’Heure et l’ombre est une sorte de réécriture de Sylvie de Nerval. A contrario, ce qui me semble une anti-littérature, c’est-à-dire quelque chose qui n’est plus que mots, je ne peux m’empêcher de le donner en contre-exemple. Le propos de mes livres, c’est de montrer qu’on est tellement infestés de discours qu’on ne sait plus très bien où est la réalité. Vous remarquez que ce sont les journalistes, et non les écrivains, qui se sont le plus scandalisés de vos attaques… La presse est devenue un vrai pouvoir qui se défend comme un pouvoir, or, tout pouvoir déteste qu’on le remette en cause, avec cette complication pour les journalistes que c’est un pouvoir qui se prend pour une expression de la liberté. Ces braves gens ont organisé mon interdiction, par-derrière, que ce soit en me faisant déprogrammer de certains festivals ou en faisant pression pour annuler des articles. Edwy Plenel a déclaré que les gens qui s’attaquaient au Monde des livres étaient des ennemis de la liberté ! Et d’un autre côté, maintenant, ce sont certains habitants de Niort qui se plaignent des propos tenus par un personnage de Houellebecq sur leur ville… C’est effrayant parce que tout le monde se sent obligé de défendre le fait qu’il est sourd, nain, femme, breton ou niortais. Au nom de la défense des minorités, on ne peut absolument plus parler… C’est une espèce de libanisation culturelle terrifiante. (...) À découvrir dans le dernier numéro de L’Incorrect et en ligne pour les abonnés.
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Journaliste & écrivain

rsangars@lincorrect.org

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