Universitaire spécialiste des écrivains fin-de-siècle (il a dirigé l’édition en Pléiade à paraître de Huysmans), critique hilarant et assassin (La Littérature sans estomac avec Éric Naulleau), romancier virtuose alliant toujours à la nostalgie le comique féroce, Pierre Jourde est l’un des grands noms de notre littérature actuelle. Passionné d’arts martiaux, l’écrivain avait intérêt à savoir encaisser les coups.
Entre la détestation de certaines de ses victimes journalistes, la tentative de lynchage qui résulta de la publication d’un roman autour de son village natal (Pays perdu), ou les nombreuses déconvenues subies au gré d’escapades casse-cou telles que racontées dans son dernier livre, Le Voyage du canapé-lit, Pierre Jourde a montré qu’il avait le cuir dur autant que la plume tranchante.
Vous qui avez tant critiqué le nombrilisme des écrivains parisiens, voilà que vous pratiquez depuis plusieurs livres l’écriture autobiographique ! Comment expliquez-vous cette nouvelle inflexion ?
Il y a des événements auxquels on se sent obligé de répondre littérairement : l’enterrement de mon père en Auvergne, et de cette jeune fille, pour Pays perdu ; la mort de mon fils pour Winter is coming ; la mort de ma mère pour ce dernier livre. Cette histoire de canapé était un bon prétexte, et puis, un canapé, c’est un bon résumé psychanalytique des relations familiales ! Je m’empresse d’ajouter que j’en ai marre de l’écriture du moi et que mon prochain livre baignera dans un imaginaire débridé.
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Votre mise en scène fait penser au Décaméron, par le fait de se retrouver coincé dans un véhicule et de raconter des histoires pour faire passer le temps…
Le Décaméron est une très bonne comparaison. J’adore ce genre de structure narrative digressive où l’on se raconte des histoires, c’est une grande tradition du Moyen Âge et de la Renaissance. Le fil rouge, c’est les objets comme incarnation de notre rapport au réel. Et la parole va se développer dans une autre cohérence : cette manière qu’a une génération de renverser ce qu’a fait l’autre.
Le tragique absolu n’existe pas. On a beau faire, même quand on meurt, on arrive à être ridicule. (Pierre Jourde)
C’est un livre très vif, souvent comique, au contraire de votre livre précédent, si dur, qui relatait la mort de votre fils. Aviez-vous besoin d’écrire à rebours du précédent ?
C’est plutôt une espèce de renversement symétrique. Je crois que l’esprit de ce livre c’est de montrer comment les pires tragédies sont inséparables d’un certain comique et vice-versa. Je ne suis certes pas le premier à dire que l’humour fonctionne sur de la matière tragique. Dans Winter is coming, je raconte comment mon fils et moi, à la veille de sa mort, nous marrons parce qu’on est en train de vivre une scène de poursuite dans l’hôpital qui reprend le dernier OSS 117. Le tragique absolu n’existe pas. On a beau faire, même quand on meurt, on arrive à être ridicule.

Vous ne pouvez pas, cette fois-ci non plus, vous empêcher d’étriller certains de vos confrères !
Tous mes livres, je les écris dans une relation forte et conflictuelle avec le réel, et ils sont tous tissés de littérature, de références positives ou négatives. L’Heure et l’ombre est une sorte de réécriture de Sylvie de Nerval. A contrario, ce qui me semble une anti-littérature, c’est-à-dire quelque chose qui n’est plus que mots, je ne peux m’empêcher de le donner en contre-exemple. Le propos de mes livres, c’est de montrer qu’on est tellement infestés de discours qu’on ne sait plus très bien où est la réalité.
Vous remarquez que ce sont les journalistes, et non les écrivains, qui se sont le plus scandalisés de vos attaques…
La presse est devenue un vrai pouvoir qui se défend comme un pouvoir, or, tout pouvoir déteste qu’on le remette en cause, avec cette complication pour les journalistes que c’est un pouvoir qui se prend pour une expression de la liberté. Ces braves gens ont organisé mon interdiction, par-derrière, que ce soit en me faisant déprogrammer de certains festivals ou en faisant pression pour annuler des articles. Edwy Plenel a déclaré que les gens qui s’attaquaient au Monde des livres étaient des ennemis de la liberté !
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Et d’un autre côté, maintenant, ce sont certains habitants de Niort qui se plaignent des propos tenus par un personnage de Houellebecq sur leur ville…
C’est effrayant parce que tout le monde se sent obligé de défendre le fait qu’il est sourd, nain, femme, breton ou niortais. Au nom de la défense des minorités, on ne peut absolument plus parler… C’est une espèce de libanisation culturelle terrifiante. L’exemple-même du « double bind » : d’un côté, on nous appelle au métissage ; et de l’autre côté, on nous intime de nous enfermer dans nos bulles culturelles.
Je constate un fait, c’est que je ne peux pas vivre sans cette terre. C’est tout juste, quand j’arrive, si je ne me mets pas à genoux pour l’embrasser ! (Pierre Jourde)
Vous avez beau voyager beaucoup et vivre à Paris, vous revenez toujours au Massif central.
C’est le gag. Je ne suis pas du tout certain de penser que les racines soient ce qui donne absolument sens à une société, mais je constate un fait, c’est que je ne peux pas vivre sans cette terre. C’est tout juste, quand j’arrive, si je ne me mets pas à genoux pour l’embrasser ! Et puis il y a aussi quelque chose de spécial, c’est qu’en réalité, quand on y est, on a plutôt l’impression d’être nulle part, de s’égarer à nouveau dans la sauvagerie. C’est donc un type d’enracinement paradoxal, mais c’est justement ce à quoi je suis attaché.
Dans La Première Pierre, vous racontez la tentative de lynchage que vous avez subie là-haut après la publication de Pays perdu. Cet autre livre a-t-il eu là-bas un impact ?
Non, il n’y a pas eu d’écho comparable. Il m’arrive de rencontrer là-bas quelqu’un qui me dit qu’il a lu ce livre et me donne raison. Beaucoup de gens pensent cela sans oser l’affirmer tout haut. Et puis il y a des gens qui ont agressé mes enfants et qui voudraient bien maintenant que les choses se tassent. Il n’en est pas question. Quand on voit des gens jeter des pierres sur ses enfants : c’est terminé ! Et ça franchira les générations. De toute façon, c’est comme ça, là-bas.
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Votre attachement au concret a-t-il trait à vos racines de paysan auvergnat, selon vous ?
J’ai fini par le croire. J’ai quand même commencé à écrire en étant complètement éloigné de la réalité. Ça a beaucoup évolué parce que la vie vous sonne et vous demande de répondre à cet appel du réel. Comment puis-je allier le réalisme et l’imaginaire ? Comme puis-je allier une espèce de violence et une forme de complexité ? C’est devenu un idéal esthétique. L’attirance pour la violence est une réponse à la violence de la réalité. C’est ça, la boxe, au fond : faire exister deux corps, l’un par rapport à l’autre. Et la littérature, également, fait exister deux consciences dans leur rapport réciproque ; les réveiller l’une par l’autre.
Dans ce dernier roman, on a l’impression que les objets conspirent contre vous. N’est-ce pas une manière paradoxalement fantastique d’appréhender le réel le plus trivial ?
Oui, ça reproduit une espèce de superstition que j’avais, enfant. Je ne crois plus que les objets conspirent, mais c’est une manière d’exprimer le fait qu’alors qu’on essaie de vivre une expérience d’une certaine intensité, on s’aperçoit qu’elle nous est confisquée en se heurtant au réel. Vouloir vivre une expérience, c’est un pur acte de l’imaginaire, et c’est le paradoxe de cette relation. Le réel, forcément, répond : vous l’avez ; mais dans la gueule !
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Votre satire de l’Académie française est complètement démente !
Le moment l’était !
N’y a-t-il pas néanmoins quelque chose de précieux dans cette manière qu’ont les Français de sacraliser encore la littérature ?
Oui, je suis tout à fait d’accord avec vous. Mais sacraliser la littérature, d’une certaine manière, c’est à double tranchant, parce que c’est aussi une manière de ne pas trop y aller. C’était en tout cas un moment à la fois hautement comique et hautement funèbre, et je ne savais pas qu’il y avait autant de prix : ils ont dû en décerner quarante, ce jour-là !
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Vous en profitez d’ailleurs pour égratigner certaines de vos cibles favorites…
Il y a un prix sur « la tenue morale du livre », et je dis que c’est étrange de le recevoir aujourd’hui, mais qu’à Yannick Haenel, ça irait très bien, parce qu’effectivement, c’est un écrivain qui se trouve toujours du côté du bien ! Ce n’est pas les prix qu’il faut remettre en cause, mais la façon dont ils sont parfois attribués. Notamment à l’Académie française… Quand on couronne Joël Dicker, c’est vraiment du jeunisme stupide ! Ça y est, je ne vais pas avoir le Goncourt mais je n’aurai pas non plus le Prix de l’Académie française ! Tant pis, c’est foutu…

Est-ce un paradoxe jourdien si, pour rendre hommage à votre mère, il faut d’abord que vous développiez une bonne dose de satire de la grand-mère ?
Oui, je crois que je parle aussi de ce rapport à l’affection qui passe d’abord par un détournement, satirique ou brutal, comme pour atténuer ce que je considère comme la violence de l’émotion, que celle-ci soit amoureuse ou affective. Je ne me cache pas que dans les rapports au sein de notre famille, il y a une brutalité héréditaire.
Je suis peut-être brutal avec ma grand-mère, c’est vrai, mais à la fin, la perspective se renverse. On n’a pas tout compris, ni tout su. Mais il faut dire que la grand-mère était un personnage particulier. Et puis elle était d’une avarice monstrueuse, et sur son testament, elle a tout de même écrit qu’elle ne voulait pas que sa fille soit enterrée avec elle !
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D’où cette réappropriation de sa mère par la vôtre à travers le canapé-lit ?
C’est toute l’histoire du livre : le canapé est un objet dont la récupération, dans un premier temps, fait penser à ma mère qu’elle est vraiment la fille de sa mère : elle veut récupérer l’objet. Une fois que le geste a été fait, qu’elle nous a imposé de le trimballer – c’est vraiment sacrificiel – eh bien, c’est comme si on l’avait enterré et on peut le balancer !
Au tournant des années 2000, La Littérature sans estomac, qui démasquait tout un ensemble d’escroqueries littéraires, avait eu un bel écho libérateur. Vingt ans plus tard, Angot est chez Ruquier et Despentes, membre du jury Goncourt. N’est-ce pas déprimant ?
Par moments, oui, c’est un peu déprimant de voir qu’on a beau s’évertuer à dire des choses, la même comédie recommence, et la même comédie, c’est simplement qu’on ne lit pas et qu’on célèbre des écrivains pour tout à fait autre chose que le grain de leur texte. On s’intéresse à eux en raison de leur image ou de la dimension sociologique de leurs écrits… La dimension littéraire devient trop compliquée, on célèbre des écrivains imaginaires. Despentes, je veux bien, elle a pu écrire des choses intéressantes. Mais alors Haenel, c’est grotesque, ampoulé…
La dimension littéraire devient trop compliquée, on célèbre des écrivains imaginaires. (Pierre Jourde)
Haenel se dit rebelle, inassimilable, alors qu’il a commencé par flatter outrageusement Sollers et qu’il a été par conséquent publié par Sollers puis loué par Le Monde des livres, avant de recevoir un prix Décembre où son éditeur, Sollers, était membre du jury ! Ce « rebelle » décoré de l’ordre des arts et lettres évolue en fait dans une petite bulle maffieuse ! Muray avait déjà décrit ces rebelles en pantoufles.
En dépit de ces critiques, quelle est votre vision de la littérature contemporaine ?
Je remarque que dominent dans la littérature actuelle, du moins celle qui est récompensée et qui est lue, toutes les formes de réalisme. Le dernier Goncourt, il n’est pas mal, il est même incontestablement bien écrit, mais c’est du naturalisme pur ! J’ai l’impression qu’on ne peut plus faire que ça : du naturalisme, de la confession individuelle ou du biopic.
Ce n’est pas parce qu’on dit que le ciel est bleu qu’on va sentir que le ciel est bleu. Ce n’est pas ça, la littérature ; ça, c’est l’illusion du réalisme. (Pierre Jourde)
Le précédent Goncourt, L’Ordre du jour d’Éric Vuillard, était aussi inspiré d’un moment historique, en effet…
Je vous avoue que je n’ai pas réussi à aller jusqu’au bout parce que les romans avec les nazis, qui nous expliquent qu’ils étaient méchants et qu’on ne le dit pas assez : ça m’emmerde ! Le fait qu’il y ait une histoire réelle, c’est un alibi, justement, ça évite de se colleter avec la réalité. On demande une représentation normée de la réalité, plus d’échappée… Alors, il y a des résistances, j’aime bien ce que font Carole Martinez ou Marie N’Diaye, ou encore Chevillard, qui sait jouer avec le langage sans être pour autant formaliste. Ce n’est pas parce qu’on dit que le ciel est bleu qu’on va sentir que le ciel est bleu. Ce n’est pas ça, la littérature ; ça, c’est l’illusion du réalisme.





