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Platon ou les ambiguïtés

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Publié le

28 janvier 2022

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Père de la philosophie, Platon est souvent mal compris : loin d’être le maître des nuées désincarnées, et encore moins le précurseur du totalitarisme, il est avant tout un idéaliste raisonnable qui pense l’adaptation des Idées au monde pour le rendre un peu moins pire.
Platon

Difficile de trouver un équivalent de Platon dans le domaine de la philosophie. Disciple de Socrate, avec lequel sa pensée se confond assimilant, pour la postérité, celui-ci à ses Dialogues, sa position chronologique en fait le père de sa discipline si bien que toute personne qui prétend penser philosophiquement pense à partir de Platon, avec ou contre lui ; ainsi, son plus grand élève, Aristote qui, lui seul, peut revendiquer une importance égale à celle de son maître dans l’histoire des idées. Grec, athénien, aristocrate descendant de Solon, engagé malheureux auprès du Tyran de Syracuse, il considérait la politique comme l’activité humaine la plus noble, mais son admiration n’égalait que le mépris qu’il éprouvait envers la déchéance dans laquelle elle se trouvait, en ces temps de décadence qui furent les siens.

Il ne s’agit donc pas de transformer le monde selon les idées, mais de les adapter au monde pour le rendre un peu moins pire

Pour autant, il figure à présent et par bien des aspects dans l’imaginaire collectif le philosophe des nuées, celui des belles idées désincarnées dont on ne peut pas faire grand-chose. Car la tradition platonicienne a traversé les siècles, de Plotin à Hegel en passant par saint Augustin, jusqu’à certains sectateurs des totalitarismes rouge ou brun saisissant son effigie pour asseoir sur son cadavre leur légitimité intellectuelle – à tort ou à raison… plus certainement à tort mais aussi à raison. C’est que l’idéaliste naïf perdu dans ses sphères et l’idéologue déterminé que le sang n’effraye pas font ensemble la tête de Janus bifrons. Alors, penseur de l’ordre préfigurant Kant ou révolutionnaire archétypique comme Nietzsche le définit dans le merveilleux cours qu’il lui consacre ? Sûrement tout cela en même temps et rien de cela pourtant, parce que Platon excède, comme tous les grands parmi les grands, les interprétations de ses interprètes et qu’il surplombe ceux qui le combattent tel le barrage qui n’empêche pas le source d’exister indépendamment de lui.

Parmi les mésinterprétations les plus flagrantes et les plus révélatrices, celle de Karl Popper, pourtant pas le moins rigoureux des philosophes, qui désigne Platon comme le propagandiste de la société fermée, le philosophe tutélaire du totalitarisme en ayant formulé la théorie exemplifiée par la Cité idéale décrite dans sa République. À en croire Popper, on oublierait presque que Platon est grec et que son idéal aussi radical puisse-t-il être ne saurait se comprendre sans la mesure qui chez les hellènes figure la qualité première d’où découle toutes les autres ; et donc chez Platon aussi, d’abord parce qu’il n’est pas un philosophe optimiste, condition psychologique fondamentale des fanatiques parmi lesquels les séides du totalitarisme. En effet, les Idées ne se copient/collent pas et la Cité idéale a vocation à le demeurer pour précisément continuer à inspirer le sensible qui fut le premier souci de Platon, à travers la mécanique théologique décrivant la remontée des âmes, hors de la gangue physique mouvante, vers le lieu immobile et spirituel où tout existe en vérité. En effet, c’est devant l’imperfection du monde, observant une démocratie qui a tout à la fois provoqué ni su empêcher l’effondrement d’Athènes face à Sparte – guerre dont il fut le contemporain effrayé – donc par la physique et la politique que Platon accède à la métaphysique.

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Ce qu’il scrute, ce sont les dimensions du monde où tout s’abîme, la bêtise humaine qu’il moque et dont les claques que Socrate inflige aux sophistes font office d’une sorte de running gag traversant les Dialogues pour leur donner souvent, par le génie du style platonicien, un ton presque comique. La rhétorique n’étant jamais rien d’autre que la conviction que notre volonté peut suffire à faire exister le réel, Socrate qui en montre toutes les faiblesses et les fautes logiques aussi bien que morales, s’avère contre toute attente et paradoxalement, parmi les Protagoras et autres Thrasymaque, le seul réaliste, le seul qui regarde le monde pour ce qu’il est, soit l’imperfection en acte – en quoi Platon commande Aristote qui lui succèdera et l’accomplira en prenant son contrepied. Il ne s’agit donc pas de transformer le monde selon les Idées, mais de les adapter au monde pour le rendre un peu moins pire en attendant de rejoindre le monde spirituel qu’on ne rencontrera jamais ici-bas autrement que par la grâce d’un reflet.

Platon, c’est donc ce poète qui veut chasser les poètes hors de la cité idéale, cet idéaliste raisonnable, ce révolutionnaire métaphysique qui œuvre en vue de la mesure, un pur grec qui formula la promesse d’un salut étrange que le monde antique ignorait et qui semble un écho du Sinaï. Nietzsche, qui se retrouve et se confond avec tout ce qu’il combat, dont toute l’œuvre lutte contre Platon, qui ne parle explicitement ou par implicite presque que de Socrate et du Christ, disait : « Apprenez à me bien lire », sans doute parce que bien lire, c’est ne jamais cesser de lire ; on sait évidemment que ce conseil vaut pour la Bible, il vaut aussi pour Platon.

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