Polémiques sur un massacre

Si à L’Incorrect, on goûte le noble art de la polémique, celle-ci se répand également au sein-même de nos bureaux enfumés. En cette rentrée, c’est au sujet d’un premier roman, Massacre, de Anne Hansen. « Tiède ! » a jugé l’impitoyable Marie di Méco. « Manière grise ! », réplique subtilement Frédéric Rouvillois.

 

Massacre au stylo montblanc

L’histoire se déroule entre deux « massacres », celui du Bataclan et celui de Bruxelles (perpétrés par des « barbares »), mais porte sur un troisième, selon l’auteur : celui qui a lieu dans le monde de « l’Entreprise ». Les majuscules (« Ville », « Hommes », etc.) sont là pour nous indiquer lourdement qu’il s’agit d’une fable, où Charles Blanchot, cadre supérieur, marié-père-de-deux-enfants, va dégringoler dans la hiérarchie. Dans cette fable plutôt fade, au sujet banal, point de morale, mais un ton de connivence et d’ironie si prudentes qu’on ne sait où Anne Hansen veut en venir. Nous vivons dans un monde violent à tous les degrés, un monde de massacres à tous les étages ? La belle affaire. Son « massacre », écrit dans un style self d’entreprise, n’éclabousse rien, n’attaque à vrai dire personne. Et Madame Hansen n’oppose à notre société de « ressources humaines » ni rire froid à la Muray, ni fantaisie satirique à la Maulin, ni malaise clinique à la Houellebecq.

Marie di Méco

 

MANIÈRE GRISE

Il existe pour un romancier diverses manières de crier son horreur de ce monde moderne qui nous encercle, nous étrangle, nous dévore. Il y a la voie de la contre-utopie ouverte jadis par Huxley et Orwell et qu’ont empruntée de nos jours le Ruffin de Globalia ou le Jérôme Leroy de Big sister.  Il y a une manière burlesque, décalée, qui peut être celle, catholique, réactionnaire et british, d’un G.K. Chesterton, celle, ronchonnante et gauloise, d’un Jean Dutourd,  ou encore celle, magique, tendre, célinienne et alcoolisée d’un Olivier Maulin ;  il y a celle qu’explore méthodiquement Michel Houellebecq dans une archéologie tragi-comique du banal et du sordide ;  il en est de furieuses, de désespérées,  de délirantes, de bouffonnes, de sanguinaires, de sarcastiques. Or, à toutes ces « manières noires », il faut désormais ajouter une manière grise –  avec le terrible cri silencieux que fait entendre, à ceux qui ont encore des oreilles pour cela, la romancière Anne Hansen dans un premier opus en forme de fable, Massacre.

Manière grise ? Au XVIIe siècle, les riches églises normandes commandèrent aux plus grands peintres français de l’époque d’immenses tableaux de la passion du Christ peints en grisaille, un camaïeu allant du noir au blanc en passant par beaucoup plus que cinquante nuances de gris, mais sans la moindre touche de couleur : entreprise difficile mais qui, lorsqu’elle réussit, s’avère un moyen saisissant pour exprimer l’inexprimable, le scandale indicible de la mort du fils de Dieu, une douleur trop profonde pour n’être pas muette, trop éclatante pour être mise en couleurs. Toutes choses égales par ailleurs, c’est ce type de chemin, escarpé mais original et riche de potentialités, qu’Anne Hansen emprunte avec succès dans son bref roman.

Manière grise pour dire la violence omniprésente : celle qui éclate dans « la Grande Ville » avec l’explosion des bombes ou l’impact des tirs d’armes automatiques, comme celle qui   suinte goutte-à-goutte et sans bruit dans « la grande Entreprise »-  la sournoise, la quotidienne étant la plus terrible des deux, et constituant, même si le fracas du monde demeure toujours à l’arrière-plan, le véritable sujet du livre.

Dans cette « grande Entreprise » dont le caractère kafkaïen saute aux yeux du lecteur, un certain Charles Blanchot poursuit sa petite carrière. Homme moyen, âge moyen, « cadre intermédiaire » doté d’un crossover milieu de gamme et du nom de Monsieur tout le monde, Blanchot, l’anonyme-type, se met en tête, peu après les attentats, de proposer à ses supérieurs un ambitieux plan de réorganisation de son service. L’auteur n’en parle pas, bien entendu, mais le lecteur imaginatif se demande si, ce faisant, Blanchot n’aurait pas oublié la mésaventure arrivée jadis à sa lointaine cousine Blanchette, la chèvre de Monsieur Seguin :  oubliant que l’Entreprise, comme la Montagne provençale, est toute pleine de loups qui n’attendent qu’une chose :  qu’une proie passe à leur portée pour la détrousser, l’humilier, la croquer.  Dans la « Grande Entreprise » comme dans le meilleur des mondes dont elle est une parabole, il n’y a plus de place pour les faibles, pour ceux qui ne savent pas rester à leur niveau, l’enclos de Monsieur Seguin pour Blanchette, le statut de cadre moyen pour Blanchot. Celui-ci était pourtant prévenu : « l’Entreprise protégeait ses sujets pour peu qu’ils (…) acceptent leur place ».  Quant aux autres…

 Pillé par son supérieur, un loup de belle facture, sanctionné pour un dérapage dont il n’est pas vraiment responsable, humilié, placardisé, Blanchot, après un semblant de gloire éphémère, va goûter toutes les amertumes. Un autre que lui aurait rebondi, lui s’enfonce dans les sables mouvants de la honte et de la dépression, jusqu’à finir par lâcher prise. « Massacré » par les rouages implacables dans lesquels il a inconsciemment mis la main.

Manière grise ? Grise comme l’acier de ces engrenages prêts à broyer les inadaptés, les naïfs, les Blanchot. Grise comme la glace qui se fige lentement autour de lui dès qu’il a commis le faux pas qui va le faire reléguer dans la Sibérie de la « Grande Entreprise ». Grise comme son visage lorsqu’on le retrouve pendu, grotesquement, à la corde à sauter de sa fille, grise comme l’ultime souvenir qui lui traverse l’esprit juste avant de faire le grand saut, celui de sa femme qui lui répétait sans cesse : « Charles, tu n’es pas à la hauteur ! »

Comme chez Kafka, il n’y a pas de sang qui coule dans cette fable tragique, mais le massacre n’en est que plus saisissant. Enterré sans bruits ni larmes, Charles Blanchot est aussitôt oublié. Sa mémoire s’efface comme le gris des pas que la neige recouvre. Mais on n’oubliera pas ce très beau petit livre.

Frédéric Rouvillois

 

Massacre

Anne Hansen

Le Rocher

213 p. – 17€

 

Écrivain & juriste

freder!c@lincorrect.org

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