« Allo maman bobo, Maman comment tu m’as fait, je suis pas beau, allô Maman Bobo » chantait en 1977 Alain Souchon. Moins de dix ans après mai 68, l’infantilisation des adultes emportait tout sur son passage. Les parents devenaient les copains de leurs enfants, abandonnant ainsi toutes responsabilités. S’il fut « interdit d’interdire », il était désormais interdit de vieillir. On était jeune désormais jusqu’à 70 ans !
Cette révolution culturelle poursuit aujourd’hui sa néfaste influence. Il n’est plus rare de croiser dans un rendez-vous professionnel le patron d’une grosse société en jeans tee-shirt baskets. Une silhouette de skater adolescent pour quinquagénaire décontracté : « Allô Maman Bobo ».
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L’infantilisation débute aux États-Unis dès la fin de la Deuxième guerre mondiale. 1953 est une année charnière. Elvis Presley enregistre son premier disque et Marlon Brando tourne dans L’Équipée sauvage. Deux personnages charismatiques qui rompent avec les conventions de la société bourgeoise. Les cheveux sont longs et graisseux, le parler argotique et les déhanchements suggestifs. Dès lors le « jeune », invention du marketing et de l’industrie, domine la société de consommation. Au nom de l’épanouissement et de la liberté, on rejette tout ce qui est guindé : la morale et le civisme comme la politesse ou la réserve. Apparaît alors l’individu jouisseur et libertaire.
Les vestiaires masculins et féminins sont bouleversés. Le confort et les facilités d’usage s’imposent. Les accessoires qui composaient l’uniforme du citadin disparaissent : jarretière à chaussettes, cols détachables amidonnés, nœuds papillon, boutons de manchettes, gilets, bretelles et chapeaux. John Kennedy fut le premier président américain à ne plus porter de chapeaux lors de ses sorties officielles. Sans doute pour faire « jeune » et incarner ce refus des traditions.
La coiffure, voilà l’ennemi de la coiffe. La révolution capillaire des Trente Glorieuses est incompatible avec le port du chapeau. Au cours des années 60, les femmes affirment leur indépendance et veulent être belles sans modération : les volumes sont gonflés et les chignons crêpés. Chacun y va de son petit « look ». La gratification de ses propres désirs devient une valeur centrale.
John Kennedy fut le premier président américain à ne plus porter de chapeaux lors de ses sorties officielles
Le déclin du chapeau devient donc irrémédiable dès les années 60. Il n’incarne plus un statut social (casquette pour les ouvriers, chapeau melon ou haut de forme pour les bourgeois) et il est incommode dans une voiture individuelle.
Au XXI siècle, porter un chapeau est devenu un acte volontaire. Il s’agit d’attirer l’attention sur soi. « Parce qu’il est proche du visage, c’est l’accessoire le plus intelligent, explique le chapelier Anthony Peto. Une paire de gants peut être magnifique, mais pas intelligente ». Logique implacable de ce créateur britannique qui est installé à Paris depuis trente ans. Son atelier de 100 mètres carrés, situé au centre de Paris, regorge de matières et de rubans. Dix personnes travaillent dans cet atelier pour les deux magasins d’Anthony Peto et les multiples clients internationaux.

William, écossais et autrefois éclairagiste dans le cirque, s’affaire dans l’atelier, devant une machine centenaire. « Cette machine est alimentée par le gaz. Nous chauffons le cône de feutre sur les moules, afin de lui donner une forme spécifique. Chaque moule en aluminium correspond à un modèle de chapeau ». Il existe une autre technique explique William, pour créer un chapeau : la forme en bois. On humidifie le cône de feutre avec de la vapeur afin qu’il se détende. On enfonce ensuite le cône sur la forme en bois. Le feutre sèche ensuite dans une grande armoire.
Pierre Huvet, jeune chapelier installé à Chantilly dans l’Oise a développé une technique insolite : il brûle ses chapeaux. « À mes débuts, j’ai laissé brûler un de mes chapeaux, ce qui m’a donné une patine très rock and roll. Depuis, c’est ma marque de fabrique appréciée par mes clients. Davantage que la patine, les brûlures accentuent la résistance du feutre à l’eau. J’ai découvert que les marins du XVIII siècle enduisaient de pétrole leurs bicornes et tricornes en feutre afin de les rendre plus imperméables ».
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Pour nourrir sa marque de chapeau « Oddchap », Pierre Huvet s’inspire des films de son enfance : le chapeau porté par Clint Eastwood dans les films de Sergio Leone ou celui d’Harrison Ford dans Les Aventuriers de l’Arche Perdue. Des chapeaux qui ont une âme parce qu’ils ont vécu.
« Pour obtenir cet aspect d’usure, j’utilise les techniques développées par les accessoiristes de cinéma comme l’argile et les pigments ».
C’est par admiration pour le savoir-faire artisanal des chapeliers que Marguerite Courtois a lancé son enseigne. « En 2012, j’étais en première année d’école de commerce. J’ai rencontré Frédéric Seheux qui était chapelier en Normandie. J’ai tout de suite souhaité faire la promotion de son métier ». En cours durant la journée, Marguerite qui a 19 ans crée le soir sa marque et son premier magasin. « Mon idée était de dépoussiérer le monde des couvre-chefs en apportant une touche de modernité. L’offre devait être adaptée à l’époque : de la praticité avant tout ! Mes chapeaux furent conçus pour être pliés et mis dans un sac ».
Les chapeliers se fournissent en cônes de feutre. Ce sont des formes proches de celles des chapeaux. Elles sont ensuite humidifiées dans la vapeur afin d’être formées sur des blocs en bois ou en aluminium
« Courtois Paris » possède deux magasins (l’un dans le quartier du Marais, l’autre proche du Bon marché). Pour Marguerite, une des clés du succès réside dans le conseil. « Une majorité de nos futurs clients entrent dans la boutique en affirmant qu’ils n’ont pas de tête à chapeau. Nous conseillons des modèles suivant la forme des visages ».
Porter un chapeau aujourd’hui ne relève plus d’une obligation sociale. Il s’agit davantage d’un plaisir. Celui de finir une silhouette en beauté. Que nous semblent lointains ces temps où les codes vestimentaires avaient de lourdes implications. En 1939 à Madrid, les propriétaires d’un magasin de chapeaux fêtent à leur manière la victoire de Franco sur la république espagnole. Pour faire de la publicité, ils installent un écriteau suggestif dans leur vitrine : « Les rouges ne portaient pas de chapeau ! »






