Le prix à la pompe

© Marc-Antoine Mathieu / Delcourt

L’’invraisemblable profusion des prix littéraires en France trahit une tendance profonde de ce peuple à désirer primer la littérature pour elle-même.

 

La place royale que celle-ci tient dans l’inconscient national vient autant de ce que la France doit à la littérature que l’inverse. Au fond, notre pays lui est comptable d’une bonne part de son rayonnement sur les nations. Nos écrivains furent nos meilleurs ambassadeurs, nos meilleurs conquérants, nos plus efficaces colonisateurs. La gloire qu’on tire à séduire les âmes est plus durable, infiniment, que celle qui procède de la soumission des corps. Or, si nous avons su régner par les lettres, c’est parce que c’est par elles qu’un peuple épars, nerveux, rebelle, s’est peu à peu rassemblé, discipliné, élevé et distingué comme peu d’autres y sont jamais parvenus. Notre langue a été notre feu commun, notre phare suprême, notre missile à la plus longue portée.

Si l’on peut se féliciter de ce dont témoigne la course aux prix dont s’achève ce mois-ci la principale séquence, il serait bon de distinguer le mythe véritable de la réalité d’aujourd’hui. Non, les jurys récompensent moins désormais les Proust et Céline de l’époque, qu’ils constituent un efficace ressort marketing pour écouler la production pléthorique d’un marché en crise. Et si leurs choix ne sont pas forcément mauvais – Vuillard fait un lauréat du Goncourt tout à fait honorable – ils peuvent néanmoins encourager des tendances tout à fait critiquables, et critiquées, dans ce numéro, d’autant que cette dégradation des institutions rend plus nécessaire que jamais une critique stimulante.

 

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 Il y a certains prix qui, n’ayant pas été inventés, n’ont fatalement pas été remis, et dont nous pouvons pourtant regretter l’inexistence. Par exemple, le « prix de la conne », qu’on aurait volontiers remis ce mois-ci à Chloé Delaume. En effet, après que l’Académie, toute branlante qu’elle soit, a su tenir sa fonction en condamnant sans appel la prétendue réforme de l’écriture inclusive, cette attaque délirante et authentiquement totalitaire contre la langue, les amusants plumitifs de L’Obs sont allés chercher ailleurs une caution minimale.

Chloé Delaume, dont les expérimentations littéraires superficielles et ennuyeuses étaient passées de mode depuis dix ans, a saisi le prétexte pour alerter sur le fait qu’elle n’était pas morte. « En français, a-t-elle donc écrit, la langue reste attachée au phallus ». Les fanatiques ne se rendent jamais compte du potentiel comique de leurs assertions. Aussi pompeuses soient-elles

Journaliste & écrivain

rsangars@lincorrect.org

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