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Quand se montrer farouche devient une vertu

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Publié le

13 mai 2020

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Au temps du coronavirus, sortir de chez soi, c’est s’exposer. S’exposer à l’autre homme et cet autre homme, tout vigoureux et sémillant qu’il paraisse – le porteur du virus pouvant être « asymptomatique » pour parler cette novlangue à laquelle les médias ont réussi à nous convertir en quelques semaines – représente une menace : potentiellement affecté, il est celui par qui la mort peut me frapper. Si bien que la vigilance – ce mot tant chéri de nos progressistes – se doit d’être de tous les instants. La moindre distraction pourrait se révéler fatale.

 

Le mot homme s’entend ici en son acception générique, on pourrait toutefois lui attacher un sens sexué. Mises à la retraite forcée par le confinement, après leur caricatural coup d’éclat de la soirée des Césars, et alors que nos villes se couvraient de ces redoutables affiches émanant d’un collectif entraîné par une ex-femen (« Papa, il a tué maman », « Aux femmes assassinées, la patrie indifférente »), les féministes se sont en effet trouvé un allié de taille et tout à fait inespéré dans le covid-19. Bonne fille, la maladie frappe majoritairement et plus sévèrement les hommes.

 

Mais il est vrai que toute réalité n’est pas bonne à dire dès lors qu’elle ne ratifie pas la thèse des femmes éternelles victimes des hommes !

 

On s’étonne que, forte de cette conclusion établie scientifiquement, aucune de nos militantes n’ait encore pris la plume pour exiger que les mâles soient maintenus séquestrés plus longtemps que le reste de la population (aucune étude actuellement ne permet d’établir que les mâles « blancs » seraient davantage affectés que les autres, mais que nos Adèle Haenel, Virginie Despentes et autres militantes gardent espoir, le virus semble acquis à leur cause !). Mais il est vrai que toute réalité n’est pas bonne à dire dès lors qu’elle ne ratifie pas la thèse des femmes éternelles victimes des hommes ! On s’étonne non moins que Caroline de Haas ne se soit pas saisi du moment pour relancer la proposition lumineuse qu’elle avait avancée dans le contexte des agressions sexuelles dont les femmes étaient victimes dans le XVIIIe arrondissement : « Élargir les trottoirs ».

Qui ne s’est pas surpris à se montrer farouche à l’approche du moindre être humain, à ne rien réprimer de l’impatience, voire de la colère, que lui inspire celui qui ne tient pas su?samment ses distances »? Là encore, notons-le au passage et pour en finir avec elles, le virus sert le dessein de nos féministes et prend le relais de la loi de madame Schiappa punissant le « harcèlement de rue », la drague et autres faiblesses masculines dans l’espace public. La crise sanitaire est d’abord une crise de la sociabilité. « Distanciation sociale », « gestes barrières », l’individu se doit de se transformer en citadelle imprenable, dresser autour de lui des murs invisibles mais tels que l’autre homme ne puisse pénétrer.

 

Lire aussi : Guerres coronales 

 

Lorsque l’on nous explique que désormais, et pour des années, aussi longtemps qu’aucune parade vaccinale ne sera trouvée, il nous faudra vivre avec le virus, cela signifie vivre dans un monde peu éloigné de celui décrit par Hobbes, d’un état de nature où l’homme est un loup pour l’homme.

Les mœurs, les manières, les égards, les gestes que notre civilisation a soigneusement élaborés afin d’adoucir la vie, la rendre plus légère, ont brutalement été frappés de caducité, impérieusement proscrits. Cette crise de la sociabilité affecte toutes les civilisations, car c’est l’homme en son humanité qui est ici en jeu : « Il n’est rien à quoi il semble que nature nous ait plus acheminé qu’à la société », écrivait Montaigne. Elle est, du moins devrait-elle être, si nous demeurions fidèles à notre génie propre, plus cruellement éprouvée en France que partout ailleurs tant « l’esprit de société » (Benedetta Craveri) marque de son sceau l’identité française et distingue la France d’entre toutes les nations. Les témoignages des étrangers abondent, et tous confirment le tableau peint par Rica, le jeune voyageur persan de Montesquieu : « On dit que l’homme est un animal sociable. Sur ce pied-là, il me parait, observe-t-il, qu’un Français est plus homme qu’un autre ; c’est l’homme par excellence car il semble être fait uniquement pour la société ».

La sociabilité à la française, ce ne sont pas que des manières, ce sont aussi des lieux, et ceux-ci ont été sommés, par décret gouvernemental (et en grande partie par impéritie macronienne), de baisser rideau : les cafés, les terrasses et les restaurants sont à l’arrêt et mis en péril. Or, ces lieux sont également constitutifs de l’identité française comme patrie de la gastronomie et de la convivialité qui lui est associée au partage de la table.

 

Quel pays mieux que la France se reconnaît dans les mots, admirables, de Joseph de Maistre : « N’avez-vous jamais réfléchi à l’importance que les hommes ont attachée aux repas pris en commun ».

 

Quel pays mieux que la France se reconnaît dans les mots, admirables, de Joseph de Maistre : « N’avez-vous jamais réfléchi à l’importance que les hommes ont attachée aux repas pris en commun. La table, dit un ancien proverbe grec, est l’entremetteuse de l’amitié. Point de traités, point d’accords, point de fêtes, point de cérémonies d’aucune espèce, même lugubres, sans repas. Partout vous trouvez les repas placés comme une espèce de religion, comme une théorie d’égards, de bienveillance, d’étiquette, souvent de politique ». Ne reste plus en guise d’espace partagé que le supermarché : désolante humanité !

Observons également que la particule élémentaire qui, depuis les années 1960, nous tient lieu d’individu atteint ici à son stade terminal. La monade du Covid-19 se voit même privée de la liberté dont jouissait encore la monade de Lucrèce, la liberté de faire un pas de côté, de dévier (le célèbre clinamen) et finalement, de se joindre, de s’agglomérer à une autre particule… plus d’aventure au coin de la rue ! Si l’on a pu croire cet hiver alors que la machine proliférait sur les trottoirs de nos villes, que l’homme à trottinette fendant l’air en toute hâte sans égards pour personne, offrait la figure achevée de l’individu ultra-libéral, il semble bien que nous soyons démentis et qu’il y ait pire : l’individu du coronavirus.

Lorsque j’enseignais en classe de terminales, j’aimais à donner à mes élèves pour sujet de dissertation »: « Peuton parler pour ne rien dire »? » Il s’agissait d’établir la légitimité de ces paroles pauvres en contenu mais « conciliatrice des premiers abords de la société », selon l’expression, magnifique, de Montaigne, et que ce n’est nullement s’avilir que d’y consentir. Parler de la pluie et du temps, ceci n’a assurément en soi aucun intérêt – quoique… le baromètre de notre âme n’en dépend-il pas ? – mais est signe de reconnaissance de l’autre homme comme semblable et expression même de la courtoisie et garant de l’aménité des relations humaines. Mais tout cela, désormais, est battu en brèche : parler pour ne rien dire, c’est prendre un risque exorbitant, cela peut se payer rien de moins que du prix de la vie. L’arme fatale et massive du Covid-19, je ne vous apprendrai rien, on nous le serine à longueur de temps, étant le « postillon ».

 

Lire aussi : Pierre de Lauzun : « Une fois la crise passée, il sera urgent de revenir à un excédent »

 

Quant à sortir masqué, c’est une autre reddition signée avec les mœurs françaises – le voile étant parfaitement contraire à notre civilité, même le Président Macron avait fini par l’admettre. Autant dire que les promoteurs du port du voile et les croisés contre la loi prohibant la burqa de l’espace public rient sous cape… pour le moment!

Toutefois, ne cédons pas à quelque vaine nostalgie, l’art de la sociabilité avait déjà bien du plomb dans l’aile. Le règne de l’individu libéral-libertaire ayant été inamical, voire funeste à la civilité, à l’urbanité à la française. Et c’est tout le sens et toute la vérité du « c’était mieux avant ! » soupiré par les Français qui ont connu une France antérieure à celle des années 1960 où le moi n’avait pas encore été invité à se mettre à l’aise.

 

Toutefois, ne cédons pas à quelque vaine nostalgie, l’art de la sociabilité avait déjà bien du plomb dans l’aile. Le règne de l’individu libéral-libertaire ayant été inamical, voire funeste à la civilité, à l’urbanité à la française.

 

Quant aux lieux de la sociabilité française, on ne saurait non plus se raconter d’histoire. L’Église, le bureau de poste avec le personnage populaire et familier du facteur à bicyclette à la Jacques Tati, le café-tabac, n’étaient déjà plus que les ombres d’eux-mêmes, ayant payé un lourd tribut aux mutations anthropologiques et civilisationnelles dont nos sociétés sont le théâtre depuis un demi-siècle.

À moins que, veut-on croire dans nos moments d’optimisme, l’on ne sorte de cette épreuve instruit. Que la privation nous permette de prendre la mesure des trésors de civilisation soigneusement élaborés par nos ancêtres et que nous devenions, par la grâce de l’absence et du manque, emplis de gratitude pour ceux qui nous ont précédés, pour les rites, les codes, les délicatesses et les lieux qu’ils nous lèguent. Comprenant que si les réseaux sociaux suppléent à l’absence de relations humaines, ils ne les remplacent en aucune façon – mystification possible lorsque l’alternance est possible, mais qui s’évaporent par gros temps, lorsque sont bannis les contacts avec des hommes de chair et de sang. Avisés enfin, de la faillite de l’anthropologie libérale postulant un individu complet, autosuffisant. Ce que l’affairement de la vie masquait, se dévoile ici crûment : l’homme qui n’a plus que lui-même et les siens pour horizon, l’homme qui a perdu le monde pour le moi est un homme mutilé.

 

Bérénice Levet

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