En dépit de leur apparence d’experts-comptables d’une usine de la Ruhr, ces derniers ont opéré une véritable révolution copernicienne au sein de la musique d’après-guerre et inspiré des genres aussi variés que la techno de Detroit, le rock industriel ou l’acid house au point que leur album-concept Man Machine (1978) est devenu le disque le plus samplé au monde. Réussissant la performance d’être à la fois froide et dansante, la pop synthétique de Kraftwerk a été aussi novatrice que le fut le Bauhaus en architecture ou le futurisme italien en peinture. L’occasion pour L’Incorrect de demander à une poignée de spécialistes ce que le son de Kraftwerk aura représenté.
Pierre Robin – Ecrivain
Un pan de la culture européenne contre-cool contemporaine est parti avec Florian Schneider. Que cela vous inspire-t-il ?
Que les héros de la jeunesse sont mortels, et que je suis vieux. Kraftwerk et Florian Schneider sont indissolublement liés à mes « débuts » parisiens. J’aimais leur son et leur image. Pour moi qui avais vingt et quelques années, c’était une sorte de miracle (allemand)…
Que retenir de Kraftwerk ? L’esthétique Mitteleuropa ? Les pionniers de la pop synthétique ?
Les deux : ils ont été vraiment les premiers, entre 75 et 77, entre Autobahn, Radioactivity et Trans Europe Express, à faire de la pop à danser ou fredonner et à base de synthés et de rythmes industriels et électroniques. Mais ils proposaient vraiment une approche européenne et allemande, empreinte de romantisme : écoutez seulement, sur l’album TEE, cet instrumental intitulé « Franz Schubert ». Et encore sur le même disque – leur meilleur ? – une chanson comme « Europe Endless » : ils y évoquent les « parcs, hôtels et palaces » de cete vieille Europe élégante pour tourisme façon Paul Morand… Songez encore qu’ils mettaient un couplet allemand même sur un tube international comme « Radioactivity », des siècles avant Rammstein.
« Au fond, la RFA a eu comme succès culturels “à l’exportation”, Kraftwerk et Derrick… »
Sans Kraftwerk, aurait-on connu toute la vague newwave britannique ?
Oh sûrement, car la nature musicale a horreur du vide et adore le renouveau. Mais ils ont prouvé à des tas de musiciens qu’on pouvait tourner le dos à la banalité rock – vestimentaire, musicale, thématique – et engranger succès commercial et reconnaissance critique. Des gens comme Bowie, Roxy Music, les Sparks avaient réussi ça avant eux, mais avec Kraftwerk il y avait une combinaison inédite de nostalgie et de futurisme, avec en plus cette dimension allemande, toujours un peu matière à fantasmes journalistiques. Ils jouaient d’ailleurs avec cette image de rigueur germanique, d’identité assumée. Au fond, la RFA a eu comme succès culturels « à l’exportation », Kraftwerk et Derrick…
Kraftwerk : contre-cool, pas cool ou cool ?
Une démarche esthétique et musicale résolument contre-cool au départ – surtout par rapport à des groupes comme Police, Genesis ou Supertramp – et devenue (assez vite) une quintessence de cool moderne : il leur est arrivé, mutatis mutandis, un peu la même chose qu’à Pasolini ou Godard, ou Bob Dylan : l’accession à une sorte de dissidence officielle, célébrée et respectée.
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Philippe Laurent – Musicien
Vous êtes un musicien électronique pionnier en France. Que représentait Kraftwerk pour vous ?
Le groupe fut une de mes influences majeures, notamment à cause de la radicalité de ses choix dans la deuxième moitié des années 70. Je me sentais profondément concerné par les sources d’inspiration de Kraftwerk, l’électricité, les machines et la technologie.
Qu’est ce qui différenciait Kraftwerk du reste de la scène Krautrock et de la scène électro-disco ?
Depuis l’album Radioactivity, Kraftwerk représentait une rupture avec l’aspect planant des autres musiciens de la scène Krautrock. Les sonorités robotiques et expérimentales du quatuor de Düsseldorf me semblaient très éloignées du disco de Cerrone qui ne m’a jamais touché.
« On pouvait trouver “Radioactivity” dans les juke-boxes des provinces françaises »
Quel album de Kraftwerk est, selon vous, le meilleur du groupe ? Pourquoi ?
Man Machine, pour sa perfection sonore et esthétique, pour son élégance. La scène underground des années 80 a aussi été très créative dans le domaine de l’électronique mais est restée assez intimiste, alors que l’on pouvait trouver Radioactivity de Kraftwerk en 1975 dans les juke-boxes des provinces françaises.
Éric Deshayes – Auteur de Kraftwerk (le mot et le reste)
La disparition de Florian Schneider m’a profondément attristé. Je ne pouvais pas croire que l’un des quatre hommes-robots de Kraftwerk puisse être mortel. C’est tout le mystère du concept développé par le groupe : Kraftwerk est un concept multimédia, une œuvre d’art totale, une « Gesamtkunstwerk », inspirée des préceptes du Bauhaus des années 1920. Cette œuvre d’art totale surplombe ses parties constituantes, le groupe lui-même, autant qu’elle surplombe l’histoire des musiques populaires du XXe siècle. Kraftwerk, ce sont d’abord des hommes doués de raison, d’émotion et d’humour.
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Les rares images de Florian Schneider en dehors des concerts montrent un homme très souriant et doté d’une grande capacité d’autodérision. Ils ont fait de cete autodérision une force pour imposer une imagerie robotique et une musique électronique populaire. Cette vision d’ensemble a influencé tous les groupes post-punk et new-wave, David Bowie, Daf Punk… La rythmique mécanique imparable de Trans-Europe-Express a marqué les débuts de l’électro-funk, mouvement aux sources du hip-hop et de la Techno. La vidéo de « Can’t Get You Out Of My Head » de Kylie Minogue en 2001 est truffée de clins d’œil à Kraftwerk. Leur utilisation en pionniers des nouvelles technologies s’est imposée à tous. L’apparition du portrait grossièrement pixélisé de François Mitterrand élu en 1981 était accompagnée d’un extrait de « Kometenmelodie 2 » de Kraftwerk !





