Ces années-là, si obsédantes pour votre chroniqueur obsessionnel, démarraient finalement avec la sortie d’Is This It en 2001, album-culte de ces quatre bonshommes chics et désinvoltes. Dès lors, ce fut en quelque sorte la renaissance d’une monarchie rock’n’roll, qui portait des Converse, des vestes en jean et écrivait des chansons parfaites de 3 minutes 30. Avec entre autres Jim Morrison ou Joe Strummer, le rock a souvent été armé d’enfants issus de la bourgeoisie. Dans le cas des Strokes, c’est – excepté le bassiste Nikolai Fraiture – l’ensemble du groupe qui vient d’un milieu (très) privilégié. Lycée français à New York, internat en Suisse, vacances à Bordeaux ou sur la Côte d’Azur forment l’horizon de leur jeunesse dorée. Cela leur sera bien évidemment reproché. Et ils s’en foutront pas mal : leur talent fou fera taire tout le monde.
Explosion / implosions
Formé en 1998, le groupe explose en 2001. Depuis quand un phénomène pareil avait-il eu lieu pour la dernière fois ? Le premier album d’Oasis en 1994, peut-être. À la différence des lads de Manchester, les stylish-kids de Manhattan sont des types fins, élégants, sans jamais oublier d’être à leur façon de sales gosses. Les critiques musicaux ont souvent cité les mêmes groupes lorsqu’ils abordaient les influences des Strokes. La voix et les textes de Lou Reed, les guitares de Television (RIP Tom Verlaine), le côté pop de The Cars : bien, d’accord. En vérité, comme tous les grands groupes, leur singularité saute aux oreilles. Personne n’avait jamais entendu ça.
LIRE AUSSI : [BD] Le mystère du sabre jaune : exploit rétroactif
Attendus au tournant, les Strokes reviennent deux ans après avec leur second opus, Room On Fire. Ici et là, on fait la moue. On se plaint que l’album est sans âme, trop compressé, trop mécanique, trop froid. En vérité, il est tout entier plein de chansons merveilleuses. D’une tonalité plus mélancolique, Room On Fire est doux-amer, mélangeant les imparables riffs aux paroles les plus désespérées. Le chanteur, Julian Casablancas, génialissime control freak désormais tombé dans l’alcool (il avouera avoir eu durant cinq ans la gueule de bois) commence à montrer plus facilement ses cicatrices que son sourire charmeur. En 2006, ils remettent le couvert avec First Impressions Of Earth. Ils vont plus (et parfois trop) loin, poussent les curseurs, augmentent le volume, la voix de Casablancas est assumée comme jamais. C’est un album plus hétérogène que les deux précédents et qui a le charme de ses failles. C’est aussi à ce moment où le groupe devra faire une pause (il y en aura d’autres) pour ne pas imploser.
Miracle de confinement
Après deux albums sinon ratés du moins pas réussis (Angles en 2011 ; Comedown Machine en 2013), beaucoup les pensent ringardisés pour l’éternité. Mais contre toute attente, le 10 avril 2020, alors que depuis près d’un mois le confinement est imposé en France, l’album The New Abnormal arrive et surprend son monde. En plus de s’être renouvelés, ils redeviennent à la mode et sont écoutés par une nouvelle génération (Billie Eilish déclare alors que Julian Casablancas est un génie). On les croyait enterrés, ils reviennent avec la même force que quinze ans auparavant. Miracle. Aujourd’hui, et plus de vingt ans après leurs débuts, ressort en coffret l’ensemble de leurs singles parus entre 2001 et 2006. Ceux de la grande époque. Rien n’a vieilli, tout à la même fraîcheur, la même force. L’insolence est intacte, le charme aussi. Ainsi, gravé pour l’éternité, le meilleur de ces années, par le meilleur groupe de leur génération.

The Strokes
RCA Records/ Legacy Recordings, 113€





