Il y a des rencontres qui sont tout sauf des évidences. L’Aurélien d’Aragon trouva d’abord Bérénice « franchement laide » ; The 1975 me sembla longtemps un groupe insupportable. Beaucoup sont restés de cet avis et ils n’ont peut-être pas tort. Pourtant, à l’heure actuelle, ce groupe paraît être le plus important du monde. Avant de vendre tous les billets d’un Madison Square Garden de 20 000 places en quelques heures, les quatre membres étaient déjà réunis à l’âge de treize ans par les hasards parfois heureux du destin. C’était en 2002. Il faudra attendre 2013 pour que paraisse leur premier album: succès instantané.
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Le leader Matty Healy prend toute la lumière, il a déjà tout ce qui continue de faire son aura pour le meilleur et pour le pire: une nature à la fois introspective et excentrique, une mégalomanie autodestructrice, un certain maniérisme, un don pour manipuler les foules, un sens aigu de la communication. À leurs débuts, les 1975 utilisent habilement les guitares chaloupées et les nappes synthétiques dans une attitude de teenagers mélancoliques sortis d’école d’art. On pense pêle-mêle à INXS pour l’efficacité, aux Talking Heads pour leur malice, autant qu’à Michael Jackson pour le chant. Leur esthétique illustre ces oppositions tranchantes qui définissent leur univers partagé entre instinct underground et goût pour les hits.
Synthèse improbable
En 2016, un album ambitieux permet à The 1975 de montrer au monde l’étendue de leur art, de l’hymne de stade à la ballade folk, en passant par les expérimentations soniques qui rappellent My Bloody Valentine. Matty Healy, tombé dans l’héroïne, transforme ses prestations scéniques en exorcismes pratiqués devant les yeux médusés des étudiantes anglaises. Malgré tout, la critique snob a changé d’avis, le public s’est élargi, et surtout, les quatre Mancuniens avancent en conquistadors, n’hésitant pas à balancer avec talent d’un style à l’autre.
Après une cure de désintoxication de leur chanteur sur l’île de la Barbade, The 1975 sort A Brief Inquiry Into Online Relationships, sorte de OK Computer pour millenials tiraillés entre The Queen Is Dead des Smiths, les beats de Kendrick Lamar et les harmonies vocales de Whitney Houston: oui, vous avez bien lu. Le 22 mai 2020, en pleine pandémie mondiale, sort Notes on a Conditional Form. Album généreux et hétérogène de vingt-deux titres qui rappelle, dans une version électronique, ce qu’avait voulu faire le Clash en 1980 avec leur triple album Sandinista. The 1975 impose le respect par son intégrité et sa démarche jusqu’au-boutiste.
À la conquête du monde
À désormais 34 ans, Matty Healy fait figure d’ancien dans le registre de la musique populaire. Il est hélas bien rare que les grands albums de ce type d’artistes paraissent à cet âge. Une fois n’est pas coutume : l’automne dernier, The 1975 sort un album parfait. Plus concis et plus homogène que les précédents, Being Funny in a Foreign Language propose dix titres magiques, efficaces et émouvants, qui haussent les quatre garçons au statut de popstars suprêmes.
Pour couronner leur empire, une tournée magistrale est organisée, avec un show absolument dingue, kitsch, jouissif, outrancier, narcissique et baroque qui restera possiblement dans l’histoire de la musique pop
Pour couronner leur empire, une tournée magistrale est organisée, avec un show absolument dingue, kitsch, jouissif, outrancier, narcissique et baroque qui restera possiblement dans l’histoire de la musique pop au même titre que la tournée de Bad de Michael Jackson ou de Heroes de Bowie. Pour ceux qui auront réussi, comme l’auteur de ces lignes, en moins de dix minutes, à avoir des places pour l’Olympia du 12 juillet 2023, nous aurons la chance de participer à cette célébration flamboyante d’un groupe qui, peu importe qu’on le déteste ou qu’on l’adore, est aujourd’hui impossible à ignorer.

The 1975,
Dirty Hit, 15,99 €





