Skip to content

Rapport de la CIASE : qu’est-ce que l’Église ?

Par

Publié le

15 novembre 2021

Partage

À chaque point que soulève le rapport de la CIASE, que l’on soit chrétien ou que l’on ait un attachement de cœur au génie du christianisme, une question sourd : qu’est-ce que l’Église ?
CIASE

Pour peu qu’on se laisse déchirer par les témoignages qui parsèment l’écriture du rapport, et qui sont dans le recueil de témoignages De victimes à témoins publié aux côtés de celui-ci, la question est aussi vive qu’une entaille dans la chair. C’est une série de claques du réel : il y a des hommes qui entachent de leurs vices la fraîcheur de l’enfance, c’est une chose ; que ces hommes soient des prêtres et des religieux c’en est une autre ; que leurs supérieurs s’en soient rendus complices par le silence, une troisième. Passés la stupeur, le silence et les larmes, vient toutefois le temps de la réflexion.

La CIASE a accepté de faire le sale boulot, et sur la demande de la CEF, de plonger les deux bras dans ces latrines pleines que les évêques lui présentaient. Certains membres de l’équipe ont dû faire appel à des spécialistes pour un accompagnement psychologique car ils ont été proprement traumatisés par ce qu’ils ont entendu. La lettre des évêques mentionnait quatre missions : « Faire la lumière sur les violences sexuelles dans l’Église depuis 1950, examiner comment ces affaires ont été ou non traitées, évaluer les mesures prises par l’Église pour faire face à ce fléau, faire toute recommandation utile ». La CEF ne peut pourtant pas se prévaloir de cette initiative puisqu’elle fut poussée à cela par les avalanches de dénonciations à la justice et dans la presse depuis le début des années 2000. L’enjeu est de taille, le rapport souligne plusieurs fois sa volonté que l’Église digère son exposé et qu’elle puisse y répondre avec son génie propre. Le travail qui reste est donc de traduire les recommandations de l’équipe de Sauvé, dans le langage et la façon de l’Église.

Lire aussi : Enquête : L’Église aussi a ses énarques

Pour ce qui est du passé, le rapport pointe du doigt l’inertie de trop nombreux pasteurs, même récemment, traînant la patte, ne prenant ni la largeur ni la profondeur des abysses, se rendant coupables souvent d’une indifférence délétère face aux victimes, voire de déni ou, pis encore, de relativisation. Dans le meilleur des cas, les mots d’ordre de la bêtise épiscopale étaient maladresse et amateurisme : « Plus jamais ça », « tourner la page » : des expressions entendues qui sont très mal venues de la part d’une Conférence qui peine à mettre en place son dispositif. « Avant de proclamer “plus jamais ça”, encore faut-il reconnaître le “ça”, le qualifier, en désigner les responsables et, dans toute la mesure du possible, en réparer les conséquences. » (Résumé p. 19). Au cours de la période visée par l’enquête, souvent les évêques et pasteurs ont eu pour priorité la réputation de l’Église ou encore la gestion de la crise sacerdotale post Vatican II.

Une estimation écrasante

L’enquête a connu de nombreuses contraintes, « difficulté à se faire connaître des personnes victimes ou témoins des actes perpétrés, ainsi qu’à les inciter à témoigner, même sous le sceau de l’anonymat ; lenteur du recensement des fonds d’archives et mise au point des garanties juridiques à apporter pour y accéder ; conséquences des restrictions sanitaires liées à la pandémie du COVID19 ». C’est sous cet angle qu’il faut entendre les chiffres qu’elle avance. Rien d’autre n’était possible qu’une estimation, parce que l’Église a observé cette posture de déni ou de relativisation. Ainsi l’enquête menée de concert avec l’Inserm et l’Ifop a nécessité le croisement des sources et la vérification des résultats de ces croisements par leur cohérence interne et externe. Les trois sources croisées sont les suivantes : enquête en population générale (6 471 contacts), puis enquête quantitative et qualitative issue de l’appel à témoignages (153 auditions plus 2 819 contacts) et enfin enquête archivistique (elle-même appuyée sur six types de sources). Ce dispositif d’enquête (quantitatif et qualitatif) a reçu l’approbation du comité national d’éthique de l’Inserm.

L’étude menée pendant presque trois ans conclut donc à l’estimation de 216 000 victimes d’agressions sexuelles, parmi lesquelles une écrasante majorité de jeunes garçons prépubères. Dans cette estimation, le nombre de cas est en baisse (en valeur absolue et relative) jusqu’aux années 1990, période à partir de laquelle s’observe l’arrêt de la décroissance. Chiffre encore plus effarant, l’Église est le deuxième lieu où il y a le plus d’agressions sexuelles après celui des cercles familiaux et amicaux. L’affirmation d’une telle prévalence s’appuie davantage sur les comparaisons avec les études menées dans les autres secteurs « à risque ». Point de chiffres pour les autres religions toutefois. Des représentants des autres religions ont cependant été auditionnés (protestantisme, judaïsme, islam et bouddhisme) sans qu’aucune comparaison générale avec l’Église catholique ne soit assumée, « du fait des différences en termes d’organisation et d’empreinte sociale dans notre pays ».

La CIASE n’a pas su, ou voulu, distinguer entre l’Église et l’institution ecclésiale

Sur le point de la pédophilie à caractère homosexuelle, le rapport explique que « dans près de la moitié des cas, les agresseurs sexuels de mineurs se déclarent homosexuels (plus de 80 % chez ceux qui agressent des victimes de sexe masculin), […] Parmi les agresseurs de victimes majeures, 20 % se déclarent homosexuels ». C’est-à-dire que c’est l’exact inverse des statistiques d’agressions sexuelles dans la société. Pourquoi la pédophilie dans l’Église revêt-elle un caractère spécifiquement homosexuel dans la majorité des cas ? Notons d’abord que parmi les cas d’agresseurs étudiés par la commission, « 27 % des agresseurs (32 % chez les agresseurs de mineurs) disent avoir subi eux-mêmes une agression sexuelle dans l’enfance par un homme ». C’est un cercle vicieux puisque, dans un résumé des enseignements de la littérature scientifique, « les pédophiles homosexuels rapportaient 150,2 enfants et 281,7 actes ». Faut-il faire le calcul ou bien prendre un sac en papier ?

J. Tricou, auteur de Des soutanes et des hommes, rappelle que la part d’homosexuels dans le clergé est grande. Pourtant il faut rappeler qu’en théorie, « l’Église, tout en respectant profondément les personnes concernées, ne peut pas admettre au Séminaire et aux Ordres sacrés ceux qui pratiquent l’homosexualité, présentent des tendances homosexuelles profondément enracinées ou soutiennent ce qu’on appelle la culture gay. » (Document émanant de la Congrégation pour l’Éducation Catholique, novembre 2005). En pratique, il semblerait que les mailles du filet soient un peu trop larges.

Regarder l’église en face

L’Église elle-même sait-elle qui elle est ? Puisqu’elle ne sait pas toujours qui elle ordonne. Certes, « on est responsable non seulement du dommage que l’on cause par son propre fait, mais encore de celui qui est causé par le fait des personnes dont on doit répondre… » Mais le prêtre agresseur « a profité de ses fonctions, et de l’autorité qui y était attachée, pour commettre ces agressions. La victime et/ou ses parents ont fait crédit à l’Église et c’est l’autorité de celle-ci qui les a conduits à subir sans protester. […] Traditionnellement, on expliquait d’ailleurs la responsabilité du commettant par le fait que la faute du préposé était le signe que lui-même avait commis une faute : soit une faute dans le choix du préposé (culpa in eligendo), soit une faute dans la surveillance du préposé (culpa in vigilando) ». Toutefois, de là à proclamer la responsabilité de l’Église, il y a tout de même un fossé ! Le renouvellement de l’ecclésiologie rend de plus en plus vive la conscience des chrétiens de faire partie de cette Église, et, eux, peuvent à tous les égards s’indigner d’être considérés comme responsables. Responsables de quoi au juste ? Quid des victimes de la pédophilie qui ont souhaité rester catholiques pratiquants ? La CIASE n’a pas su, ou voulu, distinguer entre l’Église et l’institution ecclésiale, et personne, sinon l’auteur de l’une des deux notes juridiques en annexe du rapport, n’a su lui rétorquer l’existence de cette distinction.

Lire aussi : La fille aînée de l’Église n’a pas dit son dernier mot : entretien avec Guillaume Cuchet

L’Église, lit-on dans Lumen Gentium est « à la fois sainte et toujours appelée à se purifier ». L’Église, enfin, est comme « ces deux amours [qui] ont bâti deux villes : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu a fait la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi la cité céleste » (Saint Augustin). L’Église est aussi cette prostituée décharnée, aveugle, humiliée, qui erre dans le désert, confuse et désorientée. L’hérésie, c’est faire un choix, comme celui de détourner les yeux face à cette femme informe. Dès lors, sa réalité nous éclate aujourd’hui au visage et c’est une bonne chose, et tendons bien la joue, comme il faut, histoire d’en garder la marque incandescente.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest