Référendum en Macédoine : cinglant désaveu pour Bruxelles et Washington.

CR

Olivier Delorme est historien et spécialiste de la Grèce. Il a publié chez Gallimard une somme qui fait référence, La Grèce et les Balkans. Il répond à L’Incorrect depuis sa résidence de Nisyros dans le Dodécanèse.

 

Les citoyens de l’Ancienne République yougoslave de Macédoine votaient hier pour rebaptiser leur pays Macédoine du Nord : pourquoi ce référendum et cette querelle ?

La « question macédonienne » est d’une sensibilité que les Occidentaux refusent de comprendre. Elle met en jeu des ressorts patriotiques extrêmement puissants, qui remontent aux luttes de libération nationale du XIXe siècle, au partage de la région entre la Grèce, la Serbie et la Bulgarie lors des guerres balkaniques de 1912-1913. Elle est entretenue par la revendication jamais abandonnée de Thessalonique au nom d’une identité macédonienne problématique, incarnée depuis le début du XXe siècle et jusque dans l’entre-deux-guerres par l’organisation terroriste dont le nom, Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (VMRO), a été repris par le parti de droite dominant dans la majorité slave de l’Ancienne République yougoslave de Macédoine (ARYM).

Cette sensibilité est encore avivée par le fait qu’une grande partie des Grecs expulsés de Turquie en 1922-1923 se sont installés en Macédoine grecque et que leurs descendants n’entendent pas voir remise en cause la grécité de cette région. En outre, entre 1941 et 1944, la partie de Macédoine grecque confiée par les nazis à la Bulgarie alliée a fait l’objet d’une politique de slavisation forcée d’une violence et d’une cruauté difficilement imaginables. Enfin, si l’on veut comprendre le décor dans lequel se joue aujourd’hui la question macédonienne en Grèce, il faut ajouter qu’elle a déjà par deux fois coûté extrêmement cher à la gauche.

Dans les années 1920, elle a paralysé l’essor du Parti communiste grec, jugé traître aux intérêts nationaux par la quasi-totalité de l’opinion parce qu’il s’était rallié au projet de l’Internationale communiste de fédération balkanique comprenant une Macédoine unifiée, dont la partie méridionale aurait été détachée de la Grèce. Puis à la fin de la guerre civile (1947-1949), le même Parti communiste, dont les forces insurgées contre le pouvoir autoritaire d’Athènes sous étroite tutelle américaine, recevaient l’essentiel de leurs approvisionnements de Yougoslavie, s’est de nouveau rallié à ce même projet de Macédoine détachée de la Grèce dans le cadre d’une fédération dont Tito ambitionnait de prendre la tête. Gruevski, Premier ministre VMRO de 2006 à 2016, est lui-même issu d’une famille slave de Grèce qui a émigré en Yougoslavie à la fin de la guerre civile.

 

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Dans ce contexte, comment le gouvernement Tsipras a-t-il pu conclure cet accord avec Skopje ?

Pour Tsipras, dont le parti est issu d’une branche dissidente du Parti communiste dans les années 1960, réveiller tous ces fantômes est une opération à très haut risque. Et il est difficile d’imaginer qu’il s’y soit lancé sans d’intenses pressions européennes et américaines. L’accord signé avec le Premier ministre de l’ARYM doit en effet conduire à la levée par la Grèce – au grand déplaisir de Moscou – des vetos qu’elle oppose depuis les années 1990 à l’entrée de cet État dans l’OTAN et dans l’UE.

Précisons encore que si, pour beaucoup de Grecs, l’utilisation même du mot Macédoine apparaît inacceptable du fait de l’héritage historique qui s’attache à ce nom, celui d’un royaume grec ou hellénisé de l’Antiquité dont les capitales se situaient sur le territoire grec d’aujourd’hui, et que s’approprierait ainsi un État slavo-albanais, la question dépasse largement celle – symbolique – du nom. Notamment parce que rien ne garantit aux Grecs que le successeur de l’actuel Premier ministre Zaev n’en reviendra pas à un irrédentisme rampant qui reste le fonds de commerce de la VMRO.

Ajoutons que la minorité albanophone d’ARYM est impossible à dénombrer tant les recensements sont devenus impossibles. Mais on sait qu’elle a un dynamisme démographique qui, à terme, menace la position majoritaire des Slaves. Majoritaire dans l’ouest et travaillée par le nationalisme albanais et l’islamisme, cette minorité albanophone est de surcroît fort peu mobilisée par la question du nom. Elle est bien davantage tournée vers l’Albanie et le Kosovo, tandis que Sofia, qui dispose de relais parmi les citoyens slaves d’ARYM, considère que l’est de ce pays a vocation à rejoindre la Bulgarie. C’est donc toute la construction dite macédonienne qui apparaît, aujourd’hui comme hier, d’une grande fragilité.  

 

L’utilisation même du mot Macédoine apparaît inacceptable du fait de l’héritage historique qui s’attache à ce nom.

 

Les Macédoniens du nord ne se sont pas déplacés aux urnes et, malgré le oui écrasant (90%), le référendum est rejeté faute de participants…

Pour mémoire, la question posée aux électeurs de l’ARYM évitait soigneusement d’évoquer le compromis sur le nom (République de Macédoine du Nord) comme la modification de la Constitution arymienne dans ses articles irrédentistes (il faudrait au Parlement une majorité des deux tiers pour enclencher le processus puis la même majorité pour valider les modifications, alors que le gouvernement Zaev a été investi par une majorité de 2 voix).

La question était celle-ci : « Êtes-vous pour l’adhésion à l’UE et à l’OTAN en acceptant l’accord entre la République de Macédoine et la République hellénique ? » On voit immédiatement comment on tente de détourner le problème du fond du litige (l’irrédentisme d’une partie de l’opinion de l’ARYM) vers l’adhésion à l’UE et l’OTAN. La validation de l’accord entraînant la levée du veto grec à l’adhésion de Skopje à ces deux organisations.

Rappelons aussi que le président de l’Ancienne République yougoslave de Macédoine, Gjorgje Ivanov, a refusé de signer le texte de l’accord, lequel a dû faire l’objet d’une seconde délibération au Parlement avant d’être signé par le président du Parlement (albanophone) et non par celui de la République qui a déclaré, il y a quelques jours, qu’il n’irait pas voter.

 

La droite nationaliste et irrédentiste visait un scrutin invalide et a remporté son pari.

 

En effet, la VMRO (droite nationaliste et irrédentiste) dont il est issu, arrivée première aux élections législatives de 2016 après dix ans de pouvoir mais incapable de former une coalition majoritaire, est contre cet accord. Elle visait un scrutin invalide et a remporté son pari.

Car pour que le résultat du référendum soir validé, il fallait non seulement que le « Oui » l’emporte par 50% + 1 voix, mais que la participation soit d’au moins 50% des électeurs inscrits. Il valait donc mieux, dans cette perspective, que les électeurs slaves hostiles à l’accord s’abstiennent, ajoutant leurs voix aux sans doute très nombreux abstentionnistes albanophones plutôt que de leur demander de voter « Non ». En allant voter, ils faisaient grandir les chances d’une validation du scrutin sans être certains que le vote « Non » soit majoritaire.

 

Côté grec, la situation est-elle comparable ?

En Grèce, les sondages donnent une large majorité, autour de 70%, hostile à cet accord conclu sous intense pression USA-UE (et contre la volonté russe qui verrait l’OTAN s’étendre dans les Balkans), par deux gouvernements extrêmement faibles. Car les Grecs indépendants, partenaires de coalition de Tsipras, refusent de voter sa ratification qui ne pourra être acquise que par le petit parti eurohystérique Potami, lui-même en état de mort cérébrale et qui ne retrouverait aucun député en cas d’élections législatives…

 

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Bref, encore un exercice de démocratie très bruxellois, avec naturellement, Merkel et tous les oligarques de l’Ouest mobilisés pour imposer leur décision… D’une certaine manière, ce désaveu de Zaev à Skopje tire une épine du pied de Tsipras qui n’aura pas à diviser sa majorité pour faire ratifier le texte, ni à assumer l’impopularité supplémentaire que cela lui aurait valu.

Quant au vainqueur de la journée, il s’appelle une fois de plus Poutine. L’OTAN ne devrait pas s’étendre à l’ARYM. En tout cas pas dans l’immédiat.

 

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hdesuin@lincorret.org

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