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René de La Tour du Pin : vers un ordre social chrétien

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Publié le

14 avril 2021

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Figure centrale du catholicisme social et célèbre théoricien du corporatisme, René de La Tour du Pin a mené de front le combat contre l’individualisme révolutionnaire et la destruction des communautés intermédiaires qu’il a opérée. Surtout, il a rappelé à la droite conservatrice, en passe de se compromettre avec le libéralisme, qu’elle serait catholique ou ne serait pas.

« Ce n’est pas La Tour du Pin qui est à l’Action française, c’est l’Action française qui est à La Tour du Pin », disait Charles Maurras, parlant d’un « maître direct » dont il a adopté « en bloc » la doctrine sociale. Parmi une énumération d’autres influences conservatrices, Henry du Moulin de Labarthète rappelait qu’« il y a dans les idées du Maréchal du La Tour du Pin ». Célèbre ministre de la Justice, Edmond Michelet confiait que « s’il est un personnage que le général de Gaulle connaît mieux que Marx, c’est peut-être le très ignoré aujourd’hui La Tour du Pin », auquel il puisa notamment la participation des ouvriers et la réforme sénatoriale de 1969. De fait, il est peu d’hommes qui, à la vie et aux idées si peu connues, aient à ce point irrigué l’histoire intellectuelle et politique des droites au XXe siècle.

Héritier de la sociologie naissante et élève de Frédéric Le Play, il observe avec effroi les conséquences atomisantes et paupérisantes des « éternels principes » sur le corps social, dont la dissolution des organes vitaux – familles, corporations, provinces – ne produit que nudité

Né en 1834 d’une vieille famille présente à Bouvines, à Damiette et sur l’échafaud révolutionnaire, René de La Tour du Pin embrasse la carrière des armes jusqu’à être fait prisonnier en 1870, captivité où il se lie à celui qui sera son grand compère, Albert de Mun. À la lecture d’Émile Keller – le député du Syllabus –, leurs interrogations sont dissipées nettes : la cause des maux français porte un nom, la Révolution française, en tant qu’elle revendiqua le renversement d’une société régie par les principes catholiques. Dans la veine de Frédéric Ozanam, leur vie sera toute dédiée à l’action sociale par l’Œuvre des cercles catholiques d’ouvriers et son mensuel l’Association catholique, dont La Tour du Pin est fait penseur attitré. Profitant de ses relations avec le Comte de Chambord, au profit duquel il fomente un coup d’État raté, il tisse un réseau de catholiques sociaux européens qui, réunis dans l’Union de Fribourg, seront pour beaucoup dans la célèbre encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII. Reste encore l’organisation du contre-centenaire de la Révolution française et le refus du Ralliement, l’affaire Dreyfus et la Première Guerre mondiale, avant que le Laonnais ne s’éteigne tout juste nonagénaire.

Rechignant au traité systématique, La Tour du Pin n’a laissé comme maître-ouvrage qu’un copieux recueil de ses principaux articles, Vers un ordre social chrétien : jalons de route, 1882-1907, dans lequel il se fait fier porteur de « la bannière de la Contre-Révolution ». Reprenant de nombreux thèmes déjà brassés avec plus de force par ses aînés, sa proposition diffère pourtant : si Edmund Burke critiquait 1789 au nom de la continuité historique si Joseph de Maistre et Louis de Bonald condamnaient la geste révolutionnaire au nom de l’autorité transcendante, La Tour du Pin articule son propos à partir de la question sociale. C’est que, héritier de la sociologie naissante et élève de Frédéric Le Play, il observe avec effroi les conséquences atomisantes et paupérisantes des « éternels principes » sur le corps social, dont la dissolution des organes vitaux – familles, corporations, provinces – ne produit que nudité.

Lire aussi : Walter Benjamin : entre tradition et révolution

Contre l’individualisme libéral et ses déclinaisons – démocratie parlementaire, athéisme légal et marché concurrentiel – il propose de renouer avec une anthropologie sociale, historique et religieuse, afin que soient rendus à chacun sa place naturelle et son juste dû. Par le bas, il faut dès lors rebâtir l’antique pyramide de communautés et d’associations capables de solidariser, et à la chaleur desquelles seules l’homme se réalise : c’est le régime corporatif fécondé par l’esprit du catholicisme social, qu’il théorise en réponse à la lutte des classes mortifère entre capitalistes et socialistes. « Il y a trois écoles irréductibles en économie sociale : celle où l’on considère l’homme comme une chose ; celle où on le considère comme une bête ; et celle où on le considère comme un frère ». Pourfendeur des conservateurs qui, convertis à l’industrialisme triomphant, « ne se doutent même pas que l’Église ait une doctrine sociale », il tient pour seule maxime que « les hommes ne doivent pas s’associer pour produire en vue de plus consommer, mais en vue de plus s’aimer ». En catholique, économie et politique sont affaires de morale, jamais d’intérêt.

Sa théorie sociale s’inscrit dans une vision du monde plus générale qui, critique tout à la fois du jacobinisme républicain et de l’Ancien Régime,se ressource à l’esprit du Moyen-Âge pour esquisser la restauration d’une monarchie traditionnelle, tempérée et décentralisée, actrice du bien commun. Sous le Roi très chrétien, une foule d’organisations s’harmonisent en un tout organique, complexe et hiérarchique, dont l’imaginaire féodal et terrien de la gentilhommerie n’est jamais loin : « Souviens-toi que tu ne seras jamais sur cette terre qu’un administrateur pour ses habitants », lui avait-on enseigné du domaine familial. Loin du mystique providentialiste ou du rêveur romantique, il revendique, en thomiste, l’importance de la bonne volonté face au « temps qui ne fait que des ruines », et croit entrevoir dans le syndicalisme balbutiant l’instrument politique adéquat pour rallier les masses ouvrières à la grande arche catholique. La droite bourgeoise opta différemment.

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