Des cartes d’approvisionnement : pour de nombreuses familles comme celles de Kamal, c’est devenu un bien plus précieux que le pétrole. En un an, son salaire a été divisé par dix, comme celui de tous les chefs de famille qui ont encore un travail. « Dans les quartiers chrétiens de Beyrouth dévastés par l’explosion, les gens, traumatisés par le drame du 4 août, sont résignés et n’ont même plus le courage de descendre dans la rue pour exiger de l’État qu’il assume ses responsabilités. D’ailleurs, il n’y a plus d’État », explique un bénévole de Nawraj, une ONG de terrain. Cette organisation distribue des biens de première nécessité, comme des produits d’hygiène donnés par des grandes entreprises après le drame. L’ONG ne dissimule pas son identité chrétienne : contrairement à la politique européenne laïque, la religion occupe une place de premier ordre au Levant.
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Le Hezbollah chiite a d’ailleurs mis en place ses propres réseaux, et ses propres cartes d’approvisionnement pour les musulmans touchés. Baptisée « Al-Sajjad », cette carte est délivrée à toute personne disposant de moins de 1 500 000 livres libanaises par mois (environ 105 euros sur le marché noir). « Tous ceux qui sont dans le besoin peuvent faire leurs courses chez nous, quelle que soit leur appartenance religieuse et même s’ils ne sont pas partisans du Hezbollah », assure un responsable de la chaîne. Déclaration sujette à caution, selon les ONG, car cette carte se limite pour l’instant aux familles musulmanes, et le mouvement chiite détournerait une partie de ces marchandises importées vers ses propres troupes. Le sucre, la farine et le savon se vendent à prix d’or dans les supermarchés qui en disposent encore. Et ce, lorsque les distributeurs automatiques ne rechignent pas à lâcher quelques billets. L’ONG Nawraj multiplie les appels aux dons, et pour cause : le gouvernement, pris à la gorge, diminue peu à peu les maigres subventions qu’il donnait aux associations de terrain.
Familles en détresse
Pour les mères, d’autres problèmes se posent. Alors qu’elles avaient un train de vie équivalent à celui d’une famille de ville moyenne française, ces femmes doivent désormais choisir entre acheter des changes à leurs enfants, ou leur offrir du pain le matin. Stéphanie témoigne à L’Orient-Le Jour : « J’étais très déprimée pendant un moment. Je pensais à ma fille, aux couches et au lait, et j’avais envie de mourir ». Cette ancienne secrétaire fait désormais des ménages sans être payée, en échange d’un toit, pendant que son époux enchaîne les petits boulots au noir. Un marché noir qui prend des proportions presque grotesques, mais personne ne songerait à s’en plaindre. Le salaire minimum au Liban est désormais inférieur à celui du Bangladesh.
« Aucune de ces familles ne souhaite quitter le Liban, mais la pression est devenue insupportable. Des gens que nous avions rencontrés déterminés il y a six mois nous parlent aujourd’hui avec des larmes dans les yeux »
Un bénévole de Nawraj
La chance ne sourit pas aux survivants, alors que certains n’ont pas fini d’enterrer leurs morts. C’est le cas des parents de Krystel, une jeune femme fauchée dans la fleur de l’âge par le drame. La foi bouleversante de sa famille pousse au respect. Dans le calendrier qu’ils ont édité en sa mémoire, on peut lire cette citation attribuée (faussement) à Saint Augustin : « Ne regardez pas la vie que je finis, voyez celle que je commence ». Des blessures toujours à vif, plus difficiles à panser au milieu des ruines.
Reconstruire
Aux côtés de l’association Nawraj, nous découvrons aussi un travail de fourmi : restaurer les cent mille habitations endommagées, une par une, avec les moyens du bord. Grâce aux dons de chrétiens, un immeuble entier a pu être restauré dans le quartier Mar Mikhael. Une dizaine de familles sont timidement rentrées chez elles, le traumatisme encore présent dans leurs valises. Une chance inestimable, là où des maigres bâches tendues et quelques planches font encore office de murs pour bien des logements précaires. L’enjeu est capital : celui du maintien d’une des dernières communautés de chrétiens d’Orient sur leur terre. « Aucune de ces familles ne souhaite quitter le Liban, mais la pression est devenue insupportable. Des gens que nous avions rencontrés déterminés il y a six mois nous parlent aujourd’hui avec des larmes dans les yeux », soupire notre bénévole de Nawraj. Les partenariats se mettent en place. Certains petits producteurs locaux ont réussi à exporter vers des entreprises françaises comme le monastère de Barroux ou encore « Le Comptoir de Mathilde ». C’est avec un sourire un peu fébrile qu’ils empaquètent leurs échantillons pour la première livraison.
« Cela démontre notre soif de construire nous-même notre pays », témoigne Yara Boutros, coordinatrice de l’ONG Nawraj. « Malheureusement, l’ampleur des dégâts, la crise économique, la crise sanitaire et l’État libanais qui est inexistant et responsable de cette double explosion ne facilitent pas du tout la tâche et le travail sur le terrain. Les quartiers de Beyrouth retrouvent peu à peu leur identité, mais la vie y est toujours timide et le cœur n’y est pas ». « La bataille est longue, mais notre cause est juste, et nous garderons espoir », conclut Yara dans un demi-sourire. Image insolite : dans le port de Beyrouth au pied des silos à grains éventrés par l’explosion, les grains de blé ont germé.






