Skip to content

Reportage : Retour du Donbass

Par

Publié le

10 août 2019

Partage

Malgré 13 000 morts, 30 000 blessés et plus d’un million de réfugiés, l’Europe ferme les yeux sur la guerre du Donbass. Une guerre de mouvement qui s’est muée en guerre de position, où militaires et civils continuent de mourir. Reportage exceptionnel sur ce front oublié.

5 h 45 du matin, à la frontière entre la République Populaire de Donetsk (RPD) et l’Ukraine : le village de Dokutchayevsk est pilonné par l’armée ukrainienne. Pendant que les canons déchirent le silence de la nuit, Ivana s’approche tranquillement du samovar pour se verser un thé à quelques centaines de mètres des impacts de mortiers. Stoïque, elle a connu la Seconde Guerre mondiale, le communisme et les lendemains qui chantent du monde postsoviétique. « Je suis triste que la guerre revienne, le monde est malade, mais je ne partirai jamais, c’est ma terre ici ». Depuis 2014 et la révolution de l’Euromaïdan, le sud-est de l’Ukraine est écartelé par une guerre civile dont les médias ne parlent plus.

En face de la ligne de front se trouve l’armée ukrainienne dont beaucoup de soldats sont des conscrits qui viennent des quatre coins du pays. Alexis, membre de l’armée de la République Populaire de Donetsk, fait remarquer que c’est pour cela que l’armée ukrainienne ne peut pas gagner cette guerre.

Quelques heures plus tard, les habitants commencent à sortir. Tatiana montre la maison de ses voisins éventrée par un obus de 120 mm. « Regardez, regardez les résultats du Maïdan ! Ils veulent nous tuer ! Quel mal leur avons-nous fait ? » Les regards déterminés et les poings serrés, ses amis ont du mal à contenir leur rage. L’ex-président ukrainien Petro Porochenko, en novembre 2014 à Odessa, avait pourtant été clair quant au sort qu’il réservait aux habitants du Donbass : « Chez nous il y aura du travail — chez eux, non. Chez nous, il y aura des retraites — chez eux, non. Chez nous, on s’occupera des enfants et des retraités — chez eux, non. Chez nous, les enfants iront à l’école et dans les jardins d’enfants — chez eux, ils se terreront dans les caves. Parce qu’ils ne savent rien faire. C’est comme ça que nous gagnerons la guerre ». La paix n’était pas au programme.

En face de la ligne de front se trouve l’armée ukrainienne dont beaucoup de soldats sont des conscrits qui viennent des quatre coins du pays. Alexis, membre de l’armée de la République Populaire de Donetsk, fait remarquer que c’est pour cela que l’armée ukrainienne ne peut pas gagner cette guerre. Il fanfaronne : « Les gamins en face n’ont qu’une seule envie : rentrer chez eux. C’est la grande différence avec le Donbass car nous, nous sommes déjà chez nous et nous n’arrêterons pas de riposter tant qu’ils seront là ». Natalya, elle, est un vétéran de l’armée soviétique. Elle n’est pas russophone, elle parle ukrainien mais son cœur bat pour le Donbass indépendant. « Ici je peux parler ukrainien ou russe, personne ne me jette la pierre. De l’autre côté ils veulent interdire l’usage de la langue russe. Pourquoi ? Les Russes ont été ici bien avant que la langue ukrainienne n’existe. C’est terrible ce qu’il nous arrive ».

La question linguistique est au cœur de la guerre. Quand les miliciens de l’Euromaïdan prennent le pouvoir par la force en février 2014, ils jurent d’interdire la langue russe. Issus de nombreux mouvements extrémistes, ils se croient toujours en pleine Guerre mondiale et rêvent d’une résurrection du Grand Reich contre Moscou. Ils scandent qu’il faut « tuer les Moskalis [NDLR, nom péjoratif pour désigner les Russes] au couteau » mais ils oublient que les « Moskalis » habitent l’est et le sud de l’Ukraine depuis des siècles, ils oublient que la langue russe est la lingua franca du pays. Hubert Védrine rappelait récemment que l’Ukraine était demeurée plus longtemps en Russie que la Bretagne en France. En vilipendant les russophones et la culture russe, les fanatiques de l’Euromaïdan se sont mis une bonne partie du pays à dos. Dès 2014, les russophones de l’est ont organisé des référendums et décidé de prendre leur destin en main. Ils se sont constitués en deux républiques : la République Populaire de Donetsk et celle de Lugansk. Quand Kiev a envoyé l’armée et des bataillons, les russophones se sont organisés eux aussi en milices et ont pris les armes pour se défendre. Viktor est de ceux-là. En 2014, il a rejoint une unité de combat pour se battre contre les « Ukrops » [NDLR, nom péjoratif pour désigner les Ukrainiens]. Il a perdu de très bons amis au combat. Aujourd’hui il ne se bat plus, il travaille à la mairie de Novoazovsk. Sportif de haut niveau avant les événements, il regarde la mer d’Azov au loin et puis se retourne doucement, le regard apaisé : « Nous n’avions pas le choix. »

Lire aussi : L’éditorial Monde de Hadrien Desuin : Si les Russkofs n’étaient pas là

À quelques encablures de là, dans une petite maison qui borde le littoral, Yuri vit avec sa fille et son gendre : les vieux du Donbass ne connaissent pas les maisons de retraite, ils vivent et meurent chez eux. Yuri est un héros de la Seconde Guerre mondiale, il a participé à la libération de l’URSS puis est allé se battre en Bulgarie pendant qu’un de ses frères affrontait le IIIe Reich sur le front roumain. La veste bardée de décorations comme un vrai héros soviétique, Yuri ne se vante pas. Mais sa fille ne peut pas s’empêcher, en ce 9 mai, de vanter la gloire de son père de 90 ans (la capitulation allemande a été signée le 9 mai à 01 h 01, heure de Moscou). Elle nous montre ses médailles, ses photos et s’émeut en nous lisant un de ses poèmes. Son père est, en réalité, un mélancolique, un vrai doux qui s’amuse plus avec la langue de Dostoïevski que celle de Kalachnikov.

Sur la ligne de front un rien vous rend nerveux. On a du mal à imaginer que, à quelques centaines de mètres de là, des soldats sont tapis dans leurs tranchées. Les deux côtés de la ligne de front sont prêts à en découdre.

Mais gare à l’ingénu qui voudrait effacer son identité russe. Contre celuilà, Yuri n’éprouve aucune pitié et n’hésitera pas à lui enfoncer sa baïonnette dans le crâne s’il le faut ! Derrière sa maison, se trouve un petit jardin potager comme en ont beaucoup de maisons du Donbass qui profitent de la terre noire, très fertile, du tchernoziom. Au loin son gendre s’active pendant que sa fille, Yulia, remercie les Français de l’association Ouest-Est venus leur rendre visite et leur apporter de l’aide humanitaire. Un roquet enchaîné débarque de nulle part, aboie, et prend le groupe par surprise. Sur la ligne de front un rien vous rend nerveux. On a du mal à imaginer que, à quelques centaines de mètres de là, des soldats sont tapis dans leurs tranchées. Les deux côtés de la ligne de front sont prêts à en découdre. Comme disait Napoléon : « En guerre comme en amour, pour en finir, il faut se voir de près ».

À l’arrière des lignes, à part quelques obus égarés de temps à autre, la vie reprend un rythme plus normal. Les habitants de la RPD affichent leur optimisme. « On est pauvres mais on l’était déjà avant quand le pays était uni », nous dit Oksana. « Aujourd’hui il y a de l’espoir, on prend notre destin en main et on va se rapprocher de la Russie », renchérit Bogdan. S’il y a bien une chose qui a changé ces cinq dernières années au Donbass, c’est l’envie de plus en plus affichée de réintégrer la Russie comme l’ont fait les voisins criméens. Initialement, le soulèvement du Donbass était une réaction au coup d’État à Kiev, mais il s’est mué en mouvement pro-russe rappelant les heures de gloire de la Novorossiya (« Nouvelle Russie ») et des territoires gagnées par la Grande Catherine au XVIIIe siècle sur l’Empire Ottoman. La Nouvelle Russie disparut avec la création de la République socialiste soviétique d’Ukraine et son intégration à l’URSS en 1922. Moins de cent ans plus tard, les habitants du Donbass rêvent de ressusciter la région impériale. Le problème pour eux est qu’une seule partie a été libérée aujourd’hui. Les régions russophones d’Odessa, Kharkov, Dnipropetrovsk, Nikolaïev Zaporozhye et de Kherson n’ont pas réussi à rejoindre le projet novorussien et même des parties des anciens oblasts de Lugansk et Donetsk demeurent sous la férule de Kiev. Aux dernières élections présidentielles ukrainiennes, plusieurs de ces régions russophones ont massivement voté pour le candidat pro-russe Iouri Boïko, qui est arrivé en tête dans tout l’est de l’Ukraine et qui a fait d’excellents résultats dans le sud du pays et notamment dans l’Oblast d’Odessa. Cette complication vient d’être exacerbée par la dernière loi passée par le très impopulaire Petro Porochenko, ex-Président de l’Ukraine, qui impose désormais la langue ukrainienne à tout le pays… même aux russophones. Pour les régions russes sous Kiev. Il faut se battre pour la défense de son identité ou se voir « ukraïnisé » comme pendant la politique de korenization bolchévique des années 1920.

Lire aussi : Un génocide oublié : l’exil forcé des Tcherkesses au XIX ème siècle

Cette loi sur les langues insupporte Maria. Mère de trois enfants, elle vit à quelques kilomètres de la ligne de front à Mykolaivka. « Nous allons bientôt devenir russes et plus personne ne pourra nous imposer quoique ce soit et surtout nous interdire de parler notre langue et de prier dans nos églises orthodoxes ». Elle poursuit : « Regardez-vous à l’Ouest, c’est la décadence. Vous êtes envahis d’étrangers et de programmes stupides à la télévision. La Russie vit sa renaissance, nous construisons des églises, nous développons notre économie et nous n’avons besoin ni du FMI ni de vos multinationales pour y arriver ». En caressant les cheveux blonds de son petit garçon elle assène : « Sombrez dans la décadence si vous le voulez, mais ne nous entraînez pas dans votre chute ». Son amie Alyona est moins catégorique, elle est triste d’avoir perdu des amis et a peur que son jeune garçon, Maxime, intègre l’armée de la RPD. En Ukraine le service militaire est obligatoire, ce qui n’est pas le cas des Républiques du Donbass. D’un côté, cela soulage Alyona mais elle saitque malgré cette disposition, Maxime, comme tous les garçons de son âge, rêve de rejoindre l’armée pour défendre la mère patrie : « J’aimerais être médecin mais avant je vais me battre dans les milices populaires », dit-il. Sa maman esquisse un sourire mais dissimule mal son angoisse. On dit que la différence entre les pays en temps de paix et en temps de guerre est qu’en temps de paix les jeunes enterrent les vieux tandis qu’en temps de guerre les vieux enterrent les jeunes.

© Édouard Chanot pour L’Incorrect

À Donetsk, les cafés sont pleins, les jeunes boivent et s’amusent comme dans toutes les villes européennes. Régulièrement, des bidasses en permission s’installent et profitent des quelques heures de repos pour boire du vin et regarder passer les jolies filles avant de repartir sur le front. À côté d’eux, des étudiants révisent leurs examens tandis que sur le banc des enfants profitent du wifi gratuit pour jouer en réseau sur leurs téléphones. La municipalité de Donetsk a mis le paquet pour que la partie de la ville non bombardée se présente sous ses meilleurs jours. Les rues sont entretenues, les parcs fleuris, les magasins achalandés et, si le nord de la ville ne ressemblait pas à la bataille de Stalingrad, on se croirait dans n’importe quelle grande ville d’Europe de l’Est. Sur la place principale, les préparatifs du cinquième anniversaire de la République avancent. Le président Pouchiline, élu en novembre dernier après l’assassinat d’Alexander Zakharchenko, met les petits plats dans les grands. Il faut impressionner la délégation étrangère venue de plusieurs pays de l’Union européenne, mais aussi d’autres Républiques pro-russes non reconnues par la « communauté internationale » comme l’Ossétie du Sud ou l’Abkhazie. Des députés de la Douma russe font également le voyage.

Lire aussi : Guerre d’attrition en Nord-Syrie

Le lendemain, le défilé qui traverse le centre de Donetsk tient ses promesses. Au pied d’une gigantesque statue de Lénine, les habitants des quatre coins de la République marchent avec leurs corporations ou derrière d’immenses bannières rappelant les événements majeurs des cinq dernières années. Sur l’une d’entre elles, on distingue les héros de la guerre ou les investissements réalisés récemment dans la technologie, l’agriculture, l’éducation et les infrastructures. Pour Pouchiline, le message est clair : « Nous avons besoin de la grande Russie. Nous avons besoin de retourner au sein de la mère patrie. Très souvent on entendait lors des rassemblements : Crimée ! Donbass ! Russie ! Référendum ! / Notre route est plus longue ! Mais nous y allons. Nous irons tous ensemble avec vous ». La foule est galvanisée, électrique, noyée dans un flot de drapeaux noir, bleu, rouge, couleurs de la RPD et blanc, bleu, rouge, couleurs de la Russie. Jeunes, vieux, riches et pauvres communient dans la ferveur et revendiquent leur appartenance à un même peuple. Comment ne pas penserà Samuel Goldmann, interprété par Charles Aznavour dans Un taxi pour Tobrouk : « À mon avis, dans la guerre, il y a une chose attractive : c’est le défilé de la victoire. L’emmerdant, c’est tout ce qui se passe avant ».

À 27 ans, il porte déjà les stigmates de nombreux combats. Des éclats d’obus ont criblé ses bras. On pourrait penser que ce genre de profil n’existe qu’en Irak, en Afghanistan ou en Syrie mais nous sommes bel et bien en Europe, dans la ville même où fut joué l’Euro de football il y a tout juste 7 ans.

Pendant que le peuple défile, Aliocha, tient la position sur la ligne de front. Pour lui la guerre n’est pas terminée et l’avenir demeure incertain. Tireur d’élite dans une unité Sukhoï Zakon (une unité qui ne boit pas d’alcool), il est aux avant-postes de la République. À 27 ans, il porte déjà les stigmates de nombreux combats. Des éclats d’obus ont criblé ses bras. On pourrait penser que ce genre de profil n’existe qu’en Irak, en Afghanistan ou en Syrie mais nous sommes bel et bien en Europe, dans la ville même où fut joué l’Euro de football il y a tout juste 7 ans. Dans Hier et demain ; pensées brèves, Gustave le Bon rappelle que « la guerre révèle à un peuple ses faiblesses, mais aussi ses vertus ». Au Donbass, à travers les barbelés, les champs de mines, les bâtiments détruits et les croix dressées sur les tombeaux flambant neufs, on ne cesse d’être surpris par la détermination, l’abnégation et la bonté de ses habitants. Ils semblent imperméables à toute notion de défaite ou de retour en arrière. À une époque où l’Occident s’autodétruit, où l’égocentrisme remplace la charité et où les valeurs traditionnelles s’effondrent, comment ne pas être intrigué par ces Européens, slaves et chrétiens qui ont refusé la confiscation de la démocratie, armes à la main, pour sauvegarder leur identité et leur droit à la liberté ? Dans les villages et les villes du Donbass, un peuple prie, se bat et pleure.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest