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Reportage : Haïti, l’île aux désastres

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Publié le

19 octobre 2021

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Un tremblement de terre de magnitude 7,2, l’assassinat du président Moïse Jovenel, l’insécurité endémique, les gangs: deux siècles après son indépendance, Haïti est au point mort. Et devant la stabilité dont jouissent les îles voisines françaises, des questions sur l’opportunité de la souveraineté font surface au sein de la jeunesse. Reportage.
Haiti

Début septembre 2021. Martissant, dangereuse banlieue de Port-au-Prince et unique porte d’entrée vers le sud haïtien. L’air est brumeux bien que le soleil soit au zénith. À côté de la Nationale 2, les ruelles sont vides. Point d’ombre humaine dans ce bidonville qui, il y a encore quelques jours, était le théâtre d’affrontements entre de sanguinaires et impitoyables gangs. Mais depuis le tremblement de terre, un accord a été trouvé entre les autorités et ces groupes armés, afin « qu’ils quittent temporairement les lieux » pour faciliter l’acheminement de l’aide d’urgence.

Trois heures plus tard, Les Cayes. Si le rond-point de la ville porte son crucifix intact, tout au long de la route, ce ne sont que débris et gravats. Et alors que le bus de Chic Transport, l’une des rares compagnies à desservir le département du sud se gare, c’est la panique : des vrombissements de motos dans tous les sens, et trois policiers dont le commissariat a été démoli par le séisme deux semaines plus tôt courent en tentant d’organiser la circulation. Il s’agit en réalité d’une fausse alerte aux répliques : depuis le 14 août et le tremblement de terre, l’attente angoissante des répliques crée ces fausses alertes.

« Nous sommes dans une crise sans fin », s’inquiète Jean Verlaine, qui estime que « la résilience des Haïtiens est à bout »

Après la grande débandade, le désastre

La ville des Cayes vit encore dans la peur. Le terrain de l’Église luthérienne est rempli de tentes où dorment les populations, « de peur d’être surprises par des répliques », explique Beata. À 23 ans, l’étudiant en anthropologie donne quelques heures par jour pour la distribution de vivres assurée par le Programme alimentaire mondial depuis le séisme. Le 14 août, alors que Les Cayes n’avaient pas connu de telles secousses depuis cinq siècles, un rapide bruit précurseur et de fortes secousses, « pendant 25 longues minutes » précise Mgr Coulanges. Le prélat a vu, tout comme le cardinal Chibly, évêque de la localité, l’évêché s’écrouler littéralement et « la cathédrale secouée, de longues heures durant. Bien qu’elle soit restée debout, « elle sera démolie et reconstruite ». Dans le département Sud, le plus dévasté par les secousses, la rentrée scolaire a été reportée. Selon l’Unicef, « 94 des 255 écoles du département sont complètement détruites ou ont subi des dommages partiels » et à quelques semaines de la rentrée, il n’y a pas de doute que « la grande majorité des élèves devront patienter plusieurs mois », selon l’organisation catholique Caritas. Mica, directrice d’une école primaire, contemple son établissement en ruine. De même, l’immense bâtisse de « Kay Fè », légendaire marché de la ville, sera démoli selon le maire Sylvie Rameau. Avec les postes de polices emportés, l’insécurité déjà endémique prend de l’ampleur et alors que début juillet, le président Jovenel Moïse a été assassiné dans sa résidence, les 11 millions d’Haïtiens pourtant habitués aux crises craignent le pire.

L’impasse politique

À Port-au-Prince, malgré l’arrestation d’une vingtaine de personnes dont dix-huit Colombiens, l’enquête sur la mort du président n’avance pas. Le procureur général qui menaçait d’inculper le Premier ministre a été limogé par ce dernier, jetant encore un peu plus de discrédit sur l’issue de l’enquête. Malgré son limogeage, Bed-Ford Claude dit disposer de « suffisamment d’éléments compromettants qui corroborent l’implication d’Ariel Henry » dans la mort du chef de l’État. Dans la foulée de la mort du président, Ariel Henry s’est hissé aux commandes du pays avec le soutien à peine dissimulé de Washington : pourtant, la constitution prévoit qu’en cas de vacance du pouvoir, le président du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire assure l’intérim. Ironie du sort, René Sylvestre est mort du virus quelques jours avant l’assassinat de Moïse, plongeant Haïti dans une crise politique sans précédent.

Lire aussi : Père Jean Marcel Louis : « Sans l’aide des églises sœurs, Haïti ne se relèvera pas »

À défaut du président du CSPJ, la loi fondamentale stipule que le président du Sénat succède au chef de l’État. Mais fort du soutien de la communauté internationale, Ariel Henry ne l’entend pas de cette oreille et opte pour une longue transition en « attendant que les conditions ne soient remplies pour une élection équitable ». La société civile dénonce « un statu quo anticonstitutionnel » alors que, minée par des divisions, l’opposition est totalement inaudible sur le sujet. Face à la double crise politique et humanitaire, à l’insécurité ambiante ainsi qu’aux enlèvements contre rançon qui se multiplient, la population cherche à quitter le pays. « Le nombre de personnes traversant la frontière vers la République dominicaine a été multiplié par six en un mois », affirme une responsable de l’Organisation internationale des migrations à Malpasse, l’un des quatre postes-frontières terrestres entre Haïti et son voisin.

Une résistance mise à vive épreuve « Nous sommes dans une crise sans fin », s’inquiète Jean Verlaire. Selon cet acteur de la société civile, « la résilience des Haïtiens est à bout ». Une impression largement partagée par les jeunes qui se sentent de moins en moins concernés par la glorieuse histoire de la première république noire dans la lutte contre l’esclavage. « Je n’ai que faire des vieilles gloires », s’emporte Célestin Charles. L’étudiant en Télécom qui a tenté déjà quatre fois de décrocher, contre autant de refus, un visa pour Paris compare Haïti aux îles françaises : « La Martinique voisine a 25 ans d’espérance de vie de plus qu’Haïti », tout en dénonçant une indépendance qui n’a profité « qu’aux égos des indépendantistes et aux oligarchies dirigeantes », selon le trentenaire qui doit parcourir une dizaine de kilomètres chaque jour pour aller charger son téléphone portable. Haïti connaît depuis plus de dix ans une récurrente crise énergétique qui fait que chaque ménage n’a accès à l’électricité que pendant 4 à 6 heures par jour. Comme Célestin Charles, ils sont de plus en plus nombreux à préférer « un destin commun avec la France que l’indignité actuelle » : « On aurait pu rester français comme nos îles amies », conclut Martine Louis, une étudiante haïtienne vivant en Guadeloupe. À défaut de la France, le jeune Célestin travaille dans un supermarché afin de pouvoir se payer dans quelques mois un visa pour la République dominicaine. Sauf que, compte tenu de l’affluence de ces dernières semaines, le voisin a augmenté de 150 % le coût du visa, qui est passé de 200 à 500 €.

© Max-Savi Carmel pour L’Incorrect

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