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Reportage : Les dernières vignes de l’Empire

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22 février 2021

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À Goritz, ville frontière de l’Italie et de la Slovénie, où plane toujours le souvenir de Charles X, un Français souhaite revenir aux sources habsbourgeoises du vignoble.
vignoble

De 1947 à 1991, la ville de Goritz fut traversée par la frontière italo-yougoslave, à peine moins surveillée que le Rideau de fer. Au flanc du mont Sabotin, qui domine la cité de ses 600 mètres d’altitude, se voit toujours en lettres géantes l’inscription « Tito » érigée à la gloire du maréchal communiste. On le sait depuis quelques semaines : cette ville, que les Italiens nomment « Gorizia » et les Slovènes « Nova Gorica », sera capitale européenne de la culture en 2025. Le président de la République italienne Sergio Mattarella s’en est même félicité lors de ses voeux à ses compatriotes du 31 décembre. Il aura fallu la crise sanitaire actuelle pour que se rejoue le petit jeu d’éviter les contrôles à la frontière par les routes secondaires.

Ce partage entre deux pays, provoqué par les aléas de l’histoire, est récent : jusqu’en 1918 et depuis des temps immémoriaux, le comté de Goritz fut terre d’Empire aux mains de la famille Habsbourg. Si les obsèques de Charles X furent célébrées en novembre 1836 dans la cathédrale, côté italien, c’est bien en terre slovène qu’il repose, au monastère de la Kostanjevica (« La Châtaigneraie »), veillé dans son dernier sommeil par quatre moines franciscains accueillants et débonnaires. Dans l’étroite crypte aménagée sous l’église baroque du couvent, le cercueil du dernier roi de France et de Navarre, renversé en juillet 1830, se trouve en bonne compagnie : à ses côtés gisent son fils, Louis XIX, sa belle-fille et fille de Louis XVI née Marie-Thérèse de France (« Madame Royale »), son petit-fils le comte de Chambord ainsi que l’épouse et la soeur de ce dernier. Où est-on mieux qu’au sein de sa famille ? Notons juste que de 1917 à 1932, ces sarcophages en marbre du Kartz (le massif calcaire qui domine la ville de Trieste) ont été déplacés à Vienne par Zita de Bourbon-Parme, dernière impératrice d’Autriche et reine de Hongrie. Le monastère, bombardé, était en effet placé sur la ligne de front entre Italiens et Autrichiens.

Les vignobles de la région de Brda sont plantés en terrasses dans un sol schisteux argilocalcaire étonnant

 « Roi ultra », comme le décrivait José Cabanis dans une remarquable biographie, l’alerte Charles X avait évidemment ses défauts. Il ne possédait pas la grande intelligence politique de son frère, le podagre Louis XVIII. Sa crispation aristocratique et théocratique eut raison de la monarchie légitime. Avant 1789, le comte d’Artois avait pourtant aimé jouer de sa figure de prince séducteur, incarnant une vraie douceur de vivre à la française, si bien décrite par le prince de Ligne et illustrée encore aujourd’hui par la « folie » de Bagatelle dans le Bois de Boulogne. Le séjour de Goritz, situé entre les premiers contreforts des Alpes et la mer Adriatique fut le dernier plaisir du vieux roi âgé de 79 ans avant qu’il ne soit rattrapé par le choléra. Dominée par un château médiéval, la ville comptait de confortables villégiatures propriétés de la noblesse locale : Lantieri, Coronini Kronberg, Strassoldo… Durant un demi-siècle, jusqu’à la mort de la comtesse de Chambord, les derniers Bourbons français de la branche aînée eurent donc leurs habitudes à Goritz lorsqu’ils ne séjournaient pas dans leur château autrichien de Frohsdorf ou sur les berges du Grand canal, à Venise.

 Aux yeux des héritiers directs de Charles X et de leurs partisans, ces « courtisans de l’impossible » selon l’expression du journaliste Henri des Houx (1848-1911), le doux climat de Goritz adoucit les peines. L’antique étiquette de la cour de France rythme leur vie, sans plus d’espoir de retour après l’échec d’une nouvelle restauration monarchique dans les premières années de la IIIe  République. La crypte de la Castagnavizza est bien le Saint-Denis de l’exil. 

Les barriques en chêne des domaines Noüe Marinic et Scurek,
dans la très catholique Slovénie. © Jérôme Besnard

C’est au palais Lantieri de Goritz, aujourd’hui propriété de la comtesse Nicolas Piccolomini, héritière de la famille qui a donné son nom à la propriété, que sont conservées de précieuses reliques du passage des Bourbon dans la région. Nous y retrouvons Charles-Louis de Noüe et son associé slovène Alis Marinic pour évoquer leur belle aventure viticole qui les conduit à une démarche d’excellence sur 140 hectares d’un domaine qui s’étale au fil des vallons de la partie slovène du comté de Goritz. Leurs chais se trouvent dans les collines prolongeant la région viticole italienne du Collio (en slovène Brda). Du balcon de la propriété, on peut voir par beau temps, à l’horizon, les reflets argentés de la mer  Adriatique. « L’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche a créé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle un classement très précis des villages viticoles selon la qualité de leur terroir  », nous explique Charles-Louis de Noüe, héritier d’une lignée de viticulteurs bourguignons, celle du domaine Leflaive à Puligny-Montrachet (un des 18 détenteurs de parcelles du grand cru Montrachet). « C’est son fils l’empereur Joseph, frère de Marie-Antoinette, qui a publié ce travail en 1787, soit bien avant le classement des bordeaux en 1855 ! Les vignes du domaine que j’ai créé avec Alis Marinic figurent aux premiers rangs de ce classement  », poursuit le quarantenaire, passionné par le théâtre de Claudel et résidant à Rome depuis plusieurs années. 

Un vin, c’est un terroir, des cépages et des hommes.  Les vignobles de la région de Brda sont plantés en terrasses dans un sol schisteux argilo-calcaire étonnant, l’opoka (ou ponca en italien), d’origine océanique et très riche en minéraux. La météorologie joue aussi son rôle, quand souffle la bora, ce vent violent venu du nord-est, de « Borée », bien connu des habitués du golfe de Trieste où il joue souvent des tours aux marins

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impudents. Le domaine ne se limite pas aux collines de Brda puisqu’il s’étend aussi plus à l’est dans la vallée de la Vipava, seconde zone viticole caractéristique du « litt oral slovène ». Les cépages sont nombreux, autochtones ou arrivés plus récemment. Connaissez-vous la malvasia (« malvoisie ») ou la ribolla ? Ces cépages d’origine grecque sont plantés dans la région depuis le Moyen-Âge. Au domaine Vini Noüe Marinic, ils côtoient le chardonnay et le sauvignon, arrivés de France au XIXe  siècle à l’instigation d’un aristocrate lorrain au service des Habsbourg, le pinot gris ou ce tokay qui ne peut plus s’appeler ainsi depuis que la Hongrie a, légitimement, préempté le nom.

Des hommes, nous avons déjà parlé. Le domaine Vini Noüe Marinic inscrit ses pas sur les sentiers de la notoriété due à des domaines comme celui de la famille Scurek que nous avons visité à Dobrovo. Toutes proches de la frontière italienne, les vignes de ces derniers laissent parfois ressurgir des souvenirs du passé agité de la région, tel ce casque autrichien de la Première Guerre mondiale qui rappelle aux visiteurs avertis les combats acharnés de la bataille de l’Isonzo. Ils n’hésitent pas à se risquer dans des assemblages de cépages dont le résultat est de grande qualité comme nous avons pu le constater dans leurs chais.

Au domaine De Noüe-Marinic, on privilégie un axe de développement marqué par la Bourgogne : cuvées mono-cépages barriques en chêne issues de chais bourguignons pour les meilleurs crus, conseils attentifs d’un oenologue très réputé à Beaune, en la personne d’Anthony Colas du cabinet Terrelis. Ce dernier conseille notamment la maison Faiveley à Nuits-Saint-Georges. Ici, en Slovénie, on ne s’interdit plus le recours à la biodynamie pour mieux s’adapter aux cycles naturels. « Le vignoble est en devenir. Beaucoup de choses sont encore à reconstruire mais le potentiel est immense », s’émerveille Charles-Louis de Noüe au moment de nous séparer. 

Voici une terre bénie des dieux où les Slovènes parlent volontiers italien, où les Italiens se piquent d’histoire de France, où Vienne a peut-être plus compté que Rome

Voici une terre bénie des dieux où les Slovènes parlent volontiers italien, où les Italiens se piquent d’histoire de France, où Vienne a peut-être plus compté que Rome. À Goritz se sont rendus en leur temps le maréchal Lyautey et le général de Charette, chef des Zouaves pontificaux. Nul doute que ces gloires militaires françaises ont goûté, avant la crise du phylloxéra et les coopératives, aux délices des vins frioulans. Nous avons pris plaisir à découvrir ces vins en plein renouveau en songeant aux poèmes de jeunesse de Pasolini qui grandit non loin de là, à Casarsa della Delizia. Il faut prendre le temps d’arpenter les quelques rues du village viticole de Smartno, serrées autour de leur église, pour goûter la plénitude. Boire du vin, c’est se souvenir. En arpentant les dernières vignes de l’Empire, habitées par la longue mémoire de la vieille Europe, nous nous sommes beaucoup souvenus.

Carnet d’adresses de L’Incorrect à Goritz (passez de notre part et envoyez-nous une carte !) – En Slovénie : Domaine Vini Noüe Marinic : Vedrijan 17, 5 211 Kojsko ; Domaine Scurek : Plesivo 44, 5 212 Dobrovo v Brdih ; Samostan Kostanjevica : Skrabceva ulica 1, 5 000 Nova Gorica — EN ITALIE : Palazzo Lantieri : Piazza Sant’Antonio, 6, 34 170 Gorizia

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