Salem pointe un doigt vers l’horizon : « L’ennemi est là, juste derrière cette ruine. Avant, il y avait même un sniper; on a dû faire venir un char pour lui régler son compte ». Nous sommes à Mhardeh, en lisière de cette plaine d’Idleb du nord de la Syrie, où a trouvé refuge le reliquat de groupes islamistes rebelles que l’armée victorieuse de Bachar alAssad s’apprête à nettoyer. L’air grave, les hommes qui l’entourent acquiescent. Uniformes disparates, kalachnikov en bandoulière, cigarette aux lèvres, ces soldats de circonstance appartiennent à la milice d’auto-défense de ce village qui n’est jamais tombé aux mains des hommes en noir. Tous sont de confession chrétienne, comme en attestent leurs nombreux tatouages, allant parfois jusqu’à se surnommer « les guerriers du Christ » – « Jounoud al-Mesiyeh ».
Le regard fier, ces infatigables sentinelles se prêtent joyeusement à la séance de photos sous le soleil écrasant de ce huitième été de guerre. En 2011, ils sont entrés sans bruit dans la bataille, prenant les armes pour défendre leurs maisons et leurs vies. Côte à côte, les pères et leurs fils ont fait le coup de feu sur ce monticule de terre qui leur sert encore de rempart, rejetant tant bien que mal les vagues de djihadistes enragés qui leur promettaient une mort horrible. S’ils y ont réussi, c’est surtout grâce à leur chef, « Monsieur Simon ». En Vendée, les paysans étaient allés chercher monsieur de Charrette pour repousser les Bleus. Au Mexique, les Cristeros ont engagé le général Gorostieta contre les troupes du gouvernement laïc. À Mhardeh, en Syrie, c’est Simon al-Wakil qui a montré l’exemple.

Ce riche entrepreneur local aurait pu, comme tant de ses congénères, s’en aller vivre confortablement en Allemagne ou en Australie. Il a choisi de consacrer sa fortune, son énergie et sa vie à la défense de son village et de sa foi. Quand les hordes d’al-Nosra ont déferlé depuis Hama et Idleb vers le sud, il s’est démené pour dénicher de vieux stocks de matériel militaire, des camions, des munitions. Il a équipé les villageois, organisé les fortifications, et la réputation du businessman reconverti en chef de guerre a vite franchi les lignes ennemies. Sa tête est mise à prix. De bataille en bataille, les enchères montent ; il fait aujourd’hui partie du triumvirat le plus cher de Syrie. Au tableau d’honneur, la première place revient à Hassan le Tigre, ce jeune général de Bachar dont la brigade d’élite est le fer de lance de la reconquête, encore récemment dans la province de Deraa. La seconde était attribuée au Druze Zahreddine, héros de Deir ez-Zor, où grâce à lui, l’armée syrienne put conserver un bastion au cœur de la ville pendant toute la guerre ; tué par une mine, son portrait orne aujourd’hui les murs de nombreux foyers syriens. En troisième position, on trouve Monsieur Simon, qui bloque alNosra et les rebelles depuis 2011 avec ses quatre cents volontaires, soutenus par une brigade de secouristes : les « casques rouges » de Mhardeh.
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Parmi eux, Adbou est fls unique. Il était donc dispensé de service militaire au sein de l’armée syrienne, mais s’est rapidement porté volontaire. Avec ses cheveux et sa barbe blonde, son teint rosé et ses yeux clairs, il pourrait aisément passer pour un Européen, comme d’ailleurs bon nombre de Syriens. Aujourd’hui membre de la garde rapprochée de Monsieur Simon, il faut l’entendre narrer ses exploits et ceux de son ami Franco, un « chat maigre » tatoué de la tête aux pieds: comment, un jour, encerclés par les rebelles, ils réussirent à les mettre en fuite en tiraillant dans tous les sens comme des beaux diables, à grand renfort de grenades… D’autres, comme Salem et Fahed, sont passés par l’académie militaire d’Alep. Ils s’y trouvaient encore lorsque l’Armée Syrienne Libre, une faction rebelle soutenue par la Turquie, cerna le bâtiment au terme d’une offensive éclair sur la ville. Faits prisonniers, les deux amis racontent avoir assisté à l’exécution sommaire de leurs camarades chiites et alaouites. Eux eurent plus de chance : les sunnites et les chrétiens furent échangés contre rançon. Grâce à Monsieur Simon, père de Fahed, ils seront libérés au bout de quarante jours de captivité, pour reprendre aussitôt le combat dans les rangs de l’armée syrienne. Alep, Palmyre, puis Mhardeh, et aujourd’hui Idleb : ces deux-là auront semé leurs douilles dans toute la Syrie.
Quand les chrétiens défendent la Syrie
On a souvent écrit que la guerre avait fait éclater la mosaïque ethnique et religieuse des communautés qui constituaient la Syrie. Suivant cette logique, Salem et Fahed auraient pu se contenter de rester à Mhardeh pour défendre leur village, tournant le dos au sort de leur pays. Tel n’a pas été le cas, et ils n’ont pas peur de le dire : les vrais Syriens, ce furent d’abord eux, les chrétiens. Et le passé ne leur donne pas tort.
La première délimitation géographique de la Syrie remonte en effet à l’Orient romain, dont les provinces furent rapidement christianisées. Ainsi, c’est à Maaloula que l’on parle encore l’araméen, langue du Christ. C’est à Damas que saint Ananie ouvrit les yeux à Saul de Tarse, et où l’on trouve conservée, au cœur de la plus grande mosquée de la ville, la tête de saint Jean le Baptiste. À Homs, on vénère encore les reliques de saint Tomas l’apôtre, ainsi que sa Ceinture, don de la Vierge Marie qui l’accompagnera tout au long de son périple évangélisateur.
Les centaines d’églises, de sanctuaires, de monastères que compte la Syrie laïque des Assad témoignent du fait qu’elle s’est d’abord construite sur un élan chrétien venu de Terre sainte.
Les centaines d’églises, de sanctuaires, de monastères que compte la Syrie laïque des Assad témoignent du fait qu’elle s’est d’abord construite sur un élan chrétien venu de Terre sainte.
Alors certes, la plupart des hommes de Mhardeh ne sont pas des saints. Ils se battent surtout pour leurs familles et leurs maisons. Mais peu nombreux sont ceux, en Syrie, à avoir osé ce simple geste. Quand l’armée reculait partout jusqu’à être acculée dans sa capitale, quand les exactions envers les chrétiens se multipliaient dans tout le pays, quand il n’y avait finalement plus rien à espérer, un homme, puis deux, puis cent ont refusé d’abandonner leur terre. Délaissant l’appel du large, ils se sont levés lorsqu’on voulait les mettre à genoux, redressant la tête quand ils auraient dû baisser les yeux.

Encerclée à de multiples reprises, souvent affamée ou assoiffée, écrasée par des milliers d’obus et de roquettes, pliant sous les assauts furieux des démons de l’Islam, Mhardeh a souffert. Sans jamais faiblir. Sans jamais tomber. Mhardeh, c’est monsieur Simon, neuf fois blessé, aux jambes, à la gorge, à la tête. Mhardeh, ce sont les Casques rouges qui lutèrent jour et nuit, jusqu’à l’épuisement, contre le feu et la mort. Mhardeh, ce sont enfin quarante-neuf martyrs, quarante-neuf vies offertes, quarante-neuf familles en deuil. « Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu, et les pauvres honneurs des maisons paternelles », écrivait Péguy en 1914.
La vie reprend son cours
Aujourd’hui, le village respire à nouveau. Le front s’est déplacé d’un ou deux kilomètres au nord. De temps à autre, un obus frappe la centrale électrique ; la routine. Le soir, quand la température s’adoucit, l’animation s’empare à nouveau des rues du village, illuminées par les couleurs vives des multiples enseignes. Les habitants sortent de leurs maisons et s’interpellent dans le vrombissement des motocyclettes. Les jeunes filles se promènent lentement, coquettes, cherchant à attirer le regard des jeunes gens qui fument le narguilé ou dégustent un arak sur les terrasses des cafés. « La paix est un arbre qui se nourrit du sang et des os des hommes tombés au combat »; cette phrase d’un écrivain vietnamien, citée par Hélie de Saint-Marc, prend tout son sens à Mhardeh lorsque la nuit enfin paisible descend sur le village. Là-bas, au loin, tonnent les derniers échos des canons : une berceuse pour Mhardeh l’héroïque.





