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Reportage : Transnistrie, back in the USSR

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Publié le

25 juillet 2022

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Entre guerre et paix, gaz russe et Moldaves roumanophones, séparatistes russophones et libre-échange, fleuve frontière, port ukrainien et trafic d’armes, la République moldave du Dniestr (Transnistrie) échappera-t-elle au destin du Donbass ? Reportage au pays des Soviets.
USSR

La faucille et surtout le marteau des hauts fourneaux dansent en tête de mât sur le drapeau rouge et vert qui flotte dans la cour d’honneur. Un fonctionnaire de permanence arrive d’un pas pressé. Visiblement embarrassé de nous voir faire le pied de grue, caméra en bandoulière, à l’entrée du « ministère des affaires étrangères » de Transnistrie, ce jeune type de 30 ans au demeurant très sympa, invoque la guerre et les vicissitudes de l’administration dans un anglais très russe. Son ministre vient de trancher : « Pour cette fois, votre visite est compromise à cause des attentats et de l’état d’alerte. Sans autorisation officielle, vous ne pourrez pas faire d’interviews ni filmer ». Pas grave, on s’en passera.

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Bienvenue à Tiraspol, « capitale » de la Transnistrie, État auto-proclamé depuis le démembrement de l’URSS. Son nom : République moldave du Dniestr dite Pridnestrovié. Et je vous passe les versions roumaine et ukrainienne. Confetti russophone planté comme un étendard sur 4 000 km2 à l’est de la frêle république de Moldavie. D’un côté, le fleuve-frontière Dniestr, de l’autre l’Ukraine.

Désormais abandonnés au risque d’une expulsion par des services de sécurité en état d’alerte, nous croisons de luxueuses limousines aux plaques diplomatiques devant le poste de garde. Un officiel nous fait un signe de la main. Sans doute l’ambassadeur d’Ossétie du sud, du Haut-Karabagh ou d’Abkhazie, seuls territoires à reconnaitre le pays à ce jour avec la Corée du nord. Théâtre d’ombres ignoré par la communauté internationale et l’Union européenne qui ont adoubé la Moldavie roumanophone, en tête des pays les plus pauvres d’Europe, juste devant l’Ukraine. Triste record. Mais ça, c’était avant la guerre et l’aide internationale.

© Claude Corse pour L’Incorrect

En guerre contre les mauvaises langues

Les visites de Charles Michel, Antonio Guterres et Emmanuel Macron dans la région résonnent comme un avertissement à la Russie qui devra compter avec une procédure d’intégration accélérée à l’Union Européenne de ses anciennes républiques socialistes.

La présidente moldave Maïa Sandu a compris tout le parti qu’elle pouvait tirer de la situation. Neutralité constitutionnelle oblige, elle s’est bien gardée d’accueillir en personne le Secrétaire général de l’ONU, en escale à Chisinau le 9 mai, jour de la célébration de la Victoire de l’Armée rouge sur les armées nazies. Elle a en revanche reçu M. Macron, venu à son secours contre l’ogre russe.

Inutile d’être diplômé d’histoire de l’URSS pour prendre la mesure du nationalisme chauvin cultivé par cet État fantôme avec passeport et Parlement

La bonne étoile rouge de Tiraspol

Curiosité très prisée des rares touristes, une étoile rouge trône comme l’arc de Trajan au beau milieu de l’artère principale. Inutile d’être diplômé d’histoire de l’URSS pour prendre la mesure du nationalisme chauvin cultivé par cet État fantôme avec passeport et Parlement, qui bat monnaie depuis 1993 et s’appuie sur les 1 500 hommes du groupe opérationnel des forces russes en Transnistrie. Sont-ils maintenus opérationnels pour préparer l’invasion de la Moldavie ? Dissuader l’OTAN de trop avancer ses pions à l’est ? Protéger le mystérieux dépôt d’armes de Cobasna, l’un des plus importants d’Europe ?

Quelques chicanes bétonnées et des check points armés censés empêcher l’infiltration de terroristes à la solde de Kiev ralentissent le trafic à l’entrée de Tiraspol. Un dispositif qui ferait pitié à Kharkov ou Odessa. La ville rassemble 129 000 administrés, soit à peine le tiers de la capitale de la Moldavie. Dans le centre-ville où nous avons passé la journée, en suivant l’avenue du 25 octobre qui traverse la cité d’est en ouest, les gens montrent une formidable résilience, comme disent les humanistes bon teint, face à la guerre qui menace les ports céréaliers de Mikholaev et Odessa, 60 km au sud de la frontière avec l’Ukraine.

© Claude Corse pour L’Incorrect

Tirs d’artillerie depuis la Transnistrie ?

Ici, contre toute attente, on ne s’inquiète pas tant que ça du conflit russo-ukrainien. Pourtant, la ville est à portée de tir des toutes nouvelles batteries américaines Himars livrées sur blindés légers à l’armée ukrainienne. Un transporteur de Tiraspol très lié au clan des « Sibériens » de la Venise du Sud a effectué plusieurs livraisons de matériel de construction aux camps militaires de la région ; il estime que les Russes sont prêts à ouvrir un deuxième front depuis la Transnistrie pour appuyer des opérations maritimes en Mer noire. « Depuis les attentats du 25 avril, il y a d’incessants mouvements de troupes et les contrôles sont renforcés à l’entrée des bases; ça n’annonce rien de bon ».

Pour l’heure, ni herses, ni blindés, ni sirènes hurlantes à l’horizon. Juste les cris des enfants qui s’aspergent à l’entrée d’un jardin public pour tromper la torpeur

Photo de famille au « Tank monument »

De l’autre côté de l’avenue du 25 octobre, sur le parvis de l’église au dôme doré, un authentique char T34 de l’Armée rouge trône sur une stèle à la mémoire des soldats tombés en 1944 ; très populaire ici, le vieux lion balafré se prête sans broncher aux photos de famille le dimanche après-midi, en hommage aussi aux défenseurs de la Pridnestrovié. « Nous ne croyons pas que la guerre reviendra à Tiraspol, nous confient à l’unisson des jeunes parents originaires de Bender, accompagnés de leurs deux enfants. Nous sommes venus saluer la mémoire d’un oncle de ma femme tombé en Afghanistan ». La Moldavie, l’Ukraine et la Russie ont-elles trop de souvenirs en commun depuis l’Union soviétique ? « La plupart de nos familles ont du sang russe et ukrainien. C’est notre cas ! Nous parlons russe et roumain et nous aspirons à vivre en paix avec nos voisins roumanophones qui ont réaffirmé leur neutralité ».

Pour l’heure, ni herses, ni blindés, ni sirènes hurlantes à l’horizon. Juste les cris des enfants qui s’aspergent à l’entrée d’un jardin public pour tromper la torpeur. Les passants s’arrêtent plutôt facilement pour nous répondre et leur liberté de ton tranche avec la paranoïa des officiels. Censure et défiance obligent, on les imaginait muets avec les étrangers, par peur des représailles qu’on devine dignes de l’époque stalinienne, tant la mystique soviétique imprègne la ville, entre héros de la révolution, monuments à la gloire de l’Armée rouge victorieuse et ce Mig19 de la rue Yunosti. Sans oublier la statue du généralissime russe invaincu Alexander Souvorov sur son destrier dont l’effigie orne le billet de 25 roubles ; hommage au pourfendeur d’Ottomans en Crimée et des musulmans du Caucase, et qui permit entre autres l’annexion du littoral de la Mer Noire, d’Azov au liman du Dniestr.

© Claude Corse pour L’Incorrect

Passeport russe pas sport

En chemin vers le parc central où les employés de bureau viennent prendre le frais, nous croisons le serveur d’un bar à pizza branché originaire de Rybnitsa qui lance amusé : « Si vous croyez trouver un commissaire politique à chaque coin de rue, vous serez déçu. Ici, l’information circule : on peut écouter les chaines d’infos européennes et américaines. Et l’on trouve des journaux d’opposition. Ce n’est pas comme en Ukraine où les informations russes sont purement et simplement censurées ! »

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Au bout de l’allée de la gloire de la Pridnestrovié, nous retrouvons l’un de ses amis, boute-en-train mais très remonté contre les sanctions antirusses. Roman a 71 ans. Fier de son passeport russe, cet ancien pilote de char de l’Armée rouge s’assoit tous les jours au parc sur un banc qui jouxte l’imposante statue en bronze de l’impératrice Catherine II, sa dame de compagnie : « Il y a tout juste 50 ans, j’entrais comme étudiant juif à l’Institut Zélinsky, l’inventeur du masque à gaz à charbon actif. Beaucoup de mes amis sont partis en Israël et en Amérique à la fin de leurs études. J’ai choisi de rester en URSS. Aujourd’hui, c’est la Russie qui me verse ma retraite ».

Passionné de foot, il déplore les effets du conflit sur son club fétiche le Shérif Tiraspol, qui a battu le mythique Real Madrid en Champions League l’année dernière : « Comme la plupart des gens, je ne crois pas que nous entrerons en guerre. D’ailleurs, nous jouons les phases finales du championnat de Moldavie ; mais l’entraîneur ukrainien a quitté son poste pour rejoindre l’armée de son pays. Et le boycott des équipes russes sanctionne injustement des sportifs dont le seul tort est d’avoir le mauvais passeport ».

© Claude Corse pour L’Incorrect

Marx, Engels et Lénine au menu

Avant de repasser le limès vers la Moldavie « offcielle », une escale s’imposait chez un homme d’affaires atypique à l’image de la Pridnestrovié, patron d’un restaurant à l’angle de la rue Lénine, à la fois nostalgique et capable d’auto-dérision : Igor du « Back in USSR ». Comme son nom l’indique, l’établissement mise sur ce temps que les moins de 30 ans ne peuvent connaitre : « Les codes culturels de l’URSS sont à la mode », s’exclame-t-il en riant : un spot très guerre froide version Cinecitta, avec le téléphone rouge de Kroutchev, la limousine à rideaux et une armée de bustes et de croûtes du gang des postiches du communisme, Marx, Engels et Lénine, rejoints par Joseph le moustachu qui monte la garde à l’entrée des cuisines.

« La Transnistrie est-elle pro-russe ou pro-ukrainienne ? me demande-t-on souvent. Ma mère est russe, mon père ukrainien. Je suis né en Estonie, j’ai fait mes études en Lituanie, j’ai vécu en Russie. Et depuis quatre ans, j’ai des affaires à Tiraspol. Beaucoup d’habitants de Transnistrie sont dans ma situation : ils ont de la famille des deux côtés du Dniestr et sont incapables de préférer un pays à l’autre. La Russie et l’Ukraine sont dans leur cœur ! La loi du sang est sans frontières, dit-on. On estime à près de 30 000 le nombre de réfugiés ukrainiens, la plupart d’Odessa ! » Un client s’approche : « Ils ne sont pas tous hébergés à Chisinau mais on ne le dit pas ; les médias officiels préfèrent leur rendre visite en Moldavie ».

Se battre pour la paix… et les affaires

Et demain ? « Dans ce monde imprévisible, poursuit-il, notre république pourrait obtenir un statut légal particulier, comparable à celui de Hong-Kong ou Taïwan ». Idée pas si saugrenue puisque ce pays industriel profite déjà de l’accord de libre-échange de 2014 entre l’UE et la Moldavie. Il n’est pas si loin le temps où les Russes de Bessarabie faisaient les yeux doux aux riches marchands de la grande Roumanie pour les attirer à Tiraspol.

Au carrefour des voies commerciales avec l’Eurasie et le reste du monde, via le port ukrainien d’Odessa, plaque tournante de tous les trafics, la Transnistrie affiche une balance commerciale excédentaire, avec l’aide de la Russie ; son premier créancier lui permet de revendre à la Moldavie le gaz qu’elle lui fournit gratuitement. Autant dire que la Mère-patrie s’y sent chez elle. 

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