D’Yves Navarre, les moins de cinquante ans connaissent le nom, un titre – Le Jardin d’acclimatation, Goncourt 1980 –, quelques images – la moustache, la réputation d’écrivain homosexuel, l’engagement en faveur de Mitterrand, tout un halo fané qui recrée une époque, une ambiance, un milieu. Halo réducteur: Navarre, ce sont plusieurs dizaines de livres, une œuvre plus riche que l’image qu’elle donne, une vie trépidante dans le Paris mondain de l’époque, auquel il appartient tout en s’en sentant bizarrement exclu. De nouvelles générations de lecteurs s’intéressent aujourd’hui à lui, autour notamment de l’association des amis d’Yves Navarre qui publie des inédits et supervise un projet d’œuvres complètes chez H&O. Et voici que Frédéric Andrau publie le journal qu’il a tenu pendant deux décennies, entrecoupé de longues périodes de vide. Un document étonnant, fourmillant de noms (Duras, Rinaldi, Chazot, Bory, Robbe-Grillet, Sagan…), parfois poignant, qu’on peut lire sans forcément connaître tout le reste de l’œuvre, comme une sorte de confession d’un écrivain obsédé par son œuvre (« Hors des profondeurs de l’écriture, je ne respire plus. Le temps passe bêtement et je m’en veux »), torturé par les doutes, le sentiment d’échec, l’amertume, la peur de la non-reconnaissance, la conscience de la vanité de tout, qui lui fera tenter une deuxième vie au Québec à l’automne 1989.
Lire aussi : Tir de précision
Pas de longues entrées, peu d’épanchements, plutôt un carnet de stèles miniatures, proches du fragment, parfois des saccades de mots (« Je vais achever La Peau de quelqu’un. Roman dérisoire. Trop. Roman. Trop ») ; un document qu’il nomme, avec une ironie triste, son « album du néant ». Il ajoute: « Mon journal tenu pendant treize ans, abandonné, repris, abandonné, repris à l’occasion de journaux illustrés ne sera jamais fait que de bribes. Pas de portraits mondains, pas de relations de faits extraordinaires, mais des pulsions » – ce qui, d’une certaine manière, l’élève au rang d’objet littéraire inachevé, et ajoute à son intérêt. Rencontre avec Frédéric Andrau, qui joint au Journal une longue préface biographique sur Navarre.
D’où sort ce Journal enfin publié ?
Vingt années de journal inédit à ce jour, un véritable témoignage de la vie culturelle, humaine et littéraire, voire politique… Tout cela me semblait être une mine de richesses à exhumer impérativement pour mettre en lumière ce que pouvait être la vie quotidienne de Navarre, ses préoccupations d’écrivain, ses rapports avec ses éditeurs, ses rencontres, ses états d’âme, sa vie intime, et ce qu’on peut déjà appeler sa dépression profonde. Je me suis donc rendu aux archives nationales du Québec, à Montréal, pour découvrir ces documents. Et je n’ai pas été déçu : ce Journal apporte une foule d’éclairages sur le monde littéraire de ces années-là, les difficultés de Navarre à se faire éditer, ses doutes, ses espoirs, ses déceptions, les rapports et les faux-semblants avec les éditeurs ou avec d’autres écrivains.
S’agissant des éditeurs, le journal témoigne combien les rapports ont toujours été houleux…
Navarre a toujours entretenu des relations conflictuelles avec ses éditeurs. Faut-il y voir une forme de vengeance inconsciente pour les difficultés qu’il a eues à faire éditer son premier livre ? Il me semble aussi qu’il a parfois reproduit avec ses éditeurs les difficiles rapports qu’il a pu avoir avec son père.
« Imaginez un écrivain qui “avouerait” voter pour le RN, il serait immédiatement mis à l’écart de la vie littéraire »
Frédéric Andrau
D’où vient votre intérêt pour Navarre ?
Comme la plupart des gens, je l’ai véritablement découvert avec Le Jardin d’acclimatation, dont la thématique et le succès m’avaient intrigué. Ce livre était une porte d’entrée dans un univers littéraire peu connu, qui ne demandait qu’à être exploré, ce que j’ai fait au fil du temps. L’écriture, l’imagination, les thèmes et la justesse des situations n’ont cessé de me séduire. Trente ans plus tard, cette littérature oubliée n’a pas pris une ride.
Alors pourtant que la figure de Navarre est un peu éteinte aujourd’hui…
Yves Navarre est injustement oublié. Ses livres aussi. Tout juste se souvient-on très vaguement du prix Goncourt 1980, à l’énoncé du titre du livre. Le « Ah, oui » qu’on obtient à cette évocation traduit un souvenir très vague… J’espère que la publication de ce Journal permettra à une nouvelle génération de découvrir Navarre.
Quel rôle a-t-il joué dans l’acceptation de l’homosexualité dans les années 70/80 ? Vous rappelez l’épisode du « Dossiers de l’écran » de 1975 auquel il participe aux côtés de Peyrefitte et Jean-Louis Bory…
Remettons les choses dans leur contexte. À l’époque l’homosexualité est considérée comme un délit et comme un tabou. Pour faire caricatural, les « folles honteuses », comme on les appelait, devaient souvent se cacher pour vivre leur vie. À l’époque, la seule figure visible de l’homosexualité était Roger Peyrefitte, auquel beaucoup refusaient de s’assimiler car on le trouvait trop « chichiteux » ou caricatural. Lorsqu’Yves Navarre est apparu dans les médias, nombre d’homosexuels, refoulés ou pas, se sont reconnus dans l’image qu’il transmettait. C’est en cela que Navarre a contribué à donner de l’homosexualité une image respectable et fréquentable.
Lire aussi : Les critiques littéraires de septembre
Vous notez qu’il a toujours été soutenu à gauche plus qu’à droite, ce que reflète du reste son engagement pour Mitterrand. Cette césure s’applique-telle encore aujourd’hui ?
Aujourd’hui de nombreux écrivains se disent « de gauche » parce que dans le monde culturel il vaut mieux être de gauche que de droite. Imaginez un écrivain qui « avouerait » voter pour le RN, il serait immédiatement mis à l’écart de la vie littéraire. Il y a l’exemple, pas si éloigné, de Renaud Camus, qui en soutenant Marine Le Pen a immédiatement perdu tous ses éditeurs. C’est la dictature culturelle et médiatique. C’est ainsi. À l’époque, Yves Navarre était de gauche par conviction, non par calcul éditorial. Il était sensible aux idées de gauche parce qu’elles lui semblaient justes. Il avait d’ailleurs été élevé dans des idées familiales de gauche. C’était une forme de prolongation logique.
Quel roman conseilleriez-vous pour découvrir Navarre ?
Je ne conseillerai jamais de lire tel ou tel livre car les affinités d’un lecteur avec une écriture sont trop personnelles. Personnellement, j’ai une préférence particulière pour Biographie. Parmi les livres moins connus, j’aime beaucoup son théâtre, des romans comme Louise ou La Terrasse au moment des adieux. Mais tout cela est très personnel.
On est frappé dans le journal par l’hypersensibilité de Navarre aux critiques, à la reconnaissance, au fait « d’exister ».
Navarre était quelqu’un de très sensible au regard des autres. Il aimait être aimé. Il ne faisait pas toujours ce qu’il fallait pour, mais il aimait qu’on l’aime et qu’on l’admire.






